Durch Den Monsun

Genre : Drama / Yuri

 

Pairings : Persos inventés + Tokio Hotel Disclaimers : Moi ! & les TH of course, mais on les voit moins là dedans.

 

Avertissement... Vous connaissez la chanson !

 

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Je jette un œil vers les lumières d’en bas qui ne m’appellent pas, pour une fois. Le vent glacé caresse mes bras nus, il faut dire que je suis en débardeur. Un débardeur noir, tout à fait basique. Mes os saillent, je n’ai pas l’habitude, j’ai toujours été ronde. Mais depuis quelques temps ce n’est plus le cas. Mes rondeurs ont presque disparu. C’est triste, ça me fait sourire. Non, ce n’est pas contradictoire. C’est juste que ça me manque, tout ça, ce bon vieux temps. Ce n’est pas si loin, j’avais seize ans. Je n’en ai même pas dix-huit aujourd’hui. J’ai perdu près de quinze kilos en une année et demi. C’est de ma faute, après tout, je bouffe n’importe quoi, quand je bouffe. Je ne suis pas mince pour autant, il y a toujours cette poitrine, qui ne disparaît pas, et ce petit ventre, ces petites cuisses. Je les ai toujours détestées, je les aime maintenant, parce que je me manque.

J’inspire à fond l’air glacé de fond en comble. J’entends une voix qui m’appelle, c’est peut-être mon imagination. Ça fait deux ans que j’ai fugué. Je suis partie, j’ai coupé les ponts, changé de numéro et tout ce qui va avec. Je ne veux pas qu’on me retrouve. Mais ma mère sait où je suis, elle sait que je fume trop et qu’il m’arrive de boire, de me droguer, elle sait à quel point je suis seule. Parfois, je reçois une carte d’elle. Demain c’est mon anniversaire, je sais qu’elle m’enverra un mot, elle sait où l’envoyer, elle a l’adresse du fan-club. Tout le monde m’écrit là-bas maintenant, depuis que je suis avec les frères Kaulitz. J’ai parfois un petit mot d’une ancienne amie, je ne me souviens d’aucun nom, j’ai tout oublié, jusqu’à mon ancienne identité.

Je m’allume une cigarette. C’était Tom qui m’appelait.

 

-Qu’est ce que tu fous, tu comptes attraper la mort ?

 

Je souris, je m’en fous, il le sait. Je m’en suis toujours foutue, ma santé est toujours passée après tout le reste. Même du temps de mes seize ans.

 

-T’as pas froid comme ça ?

Il me frotte le bras, je continue de sourire, il sait que c’est peine perdue. Il lâche un juron en allemand et pose sa veste de sweat-shirt sur mon dos, avant de rentrer en fermant la baie vitrée derrière lui. Dans sa chambre, ça sent l’encens à la noix de coco, c’est pour cacher les vapeurs du shit qu’on a fumé la veille, qui se sont imprégnées dans les draps. C’est enivrant, il sait que j’aime cette odeur. L’encens, je veux dire.

J’ai un message. Je sais que c’est Emily. Je sais que Rick l’a quittée. J’adore ça. Elle m’appelle à l’aide. Je sors mon téléphone, fais coulisser le clavier sur le côté, un vestige de mon ancienne vie. Le message me fait éclater de rire, les étoiles de mon hilarité se perdent dans la nuit sans lune qui flotte paresseusement au-dessus de Magdeburg.

 

« Tu t’attendais à ce message, ne mens pas, je le sais. J’ai besoin de te voir. Rejoins-moi demain vers 11h au Klik. »

 

Le Klik c’est le bar gay où je me plante chaque nuit après le concert de mes frères. Mes frères, c’est drôle de les appeler comme ça. Parfois, je me fais draguer. C’est rare. Le plus souvent les filles voient mes yeux voilés, et elles comprennent qu’avec moi c’est peine perdue : mon cœur appartient à quelqu’un qui le rejette. Et puis de toute façon, mon visage est ravagé, il l’a toujours été. Je suis née avec un sourire triste gravé sur la gueule, et les yeux tombants des cockers à qui on a volé leur os préféré. Je suis née de parents dépressifs, je suis née morte, ou presque. Je n’aurais pas dû naître, tout le monde le sait, y compris moi.

Je rentre, à l’intérieur le chauffage a créé une bulle de tendresse. Tom est allongé sur le lit, le visage dans l’oreiller, il attend. Il attend que je le rejoigne. Je me déshabille, enfile le grand tee-shirt qui me sert de pyjama et viens me blottir contre lui.

 

-T’es vraiment conne, soupire-t-il, comme une constatation douloureuse.

 

Je souris sans répondre, je le relève, il ne pèse pas lourd, au moins trente kilos de moins que moi. Je lui enlève son tee-shirt, sa casquette énorme, plus grosse que sa tête, je déboutonne sa braguette, il est à genoux, je ne peux pas aller plus loin. Il s’allonge, je me mets au pied du lit et retire son baggy avec ses chaussures et ses chaussettes, puis je le regarde. Il a un bras sur les yeux, il se cache, et je sais qu’il a peur. Pas parce que je vais le toucher, non, loin de là. Il sait que c’est Emily qui a mon cœur. Non, il a peur parce que moi je le vois comme il est. Perdu, assommé et triste, saoulé par la vie. Saoulé par cette célébrité dont il n’a pas voulu. « On n’en entend plus parler ». Allez-y, jasez, moi j’en parle.

 

-Tokio Hotel… je murmure au creux de son nombril, comme si son oreille se trouvait là.

 

Il a un hoquet de désespoir ou de surprise, ou de rire, je ne sais pas bien.

 

-La ferme.

 

Je ris et je m’allonge près de lui. Il enlève son bras, ses yeux noisette m’accusent, comme ceux de son frère quelquefois. Je ris encore plus. Je ne me suis pas démaquillée, mon noir me donne un air de panda, je sais. Je me souviens de ma mère, de mon beau-père, de ma sœur, de ma vie. Mon rire se change en larmes.
Je veux rentrer à la maison.

 

 

Je mets un pied dans une botte, il ne rentre pas, j’adore ces bottes parce qu’il faut forcer pour les enfiler. J’ai l’impression de ne pas rentrer dedans, et pourtant c’est ma taille.

Je force, je rentre. J’ai l’impression de pénétrer quelqu’un. Le talon carré claque contre le sol, on dirait des bottes de moto, il y a des boucles argentées et des clous. Je monte le son de mon Ipod. « I wish I was special, so fucking special ». Je souris aux anges, je regarde Tom qui dort encore, de son sommeil agité, avec ce pli sur son front qui me fait mal aux entrailles, tant je voudrais l’effacer à jamais. Mais c’est sa mémoire que je devrais effacer. Sa vie. Finalement ça ne serait pas si mal.

Je me mets debout sur mes talons, ma jupe est trop courte, mes collants sont vieux et rapiécés, il y a une sorte d’ironie dans leurs motifs croisés, on dirait des collants résille. Je souris comme une conne, comme d’habitude. J’ajuste mon haut, complètement destroy. Mes cheveux sont sales et mal coupés, ils sont bien teints, merci Bill, mais ça se voit que je n’ai pas assez de fric pour le coiffeur. J’aime cette tête que j’ai, alors qu’avant je l’aurais haïe. On dirait une grunge. Je suis presque ridicule, j’aime ça.

Je sors dans la rue, une fan m’accoste, me demande une cigarette. Elle a douze ans, elle est enroulée dans une couverture avec des chatons. J’esquisse un sourire et lui répond d’attendre d’avoir ses règles pour se mettre à fumer. Elle me regarde sans comprendre, et ses yeux bleus, candides et furieux, m’envoient me faire foutre. J’éclate de rire et passe mon chemin : un connard de businessman lui donnera bien sa foutue clope, à cette petite effrontée. Elle me rappelle moi, au même âge. À croire que mes souvenirs ont décidé de me poursuivre.

Je rejoins le Klik, une cigarette entre les lèvres. Emily est là, en terrasse. Comme d’habitude, elle n’a pas de collants, alors qu’il fait –3°C dehors. Sa veste à capuche ornée de fourrure noire est ironique : elle milite pour les droits des animaux. Ses cheveux bleus qu’elle porte lâchés et gaufrés volettent dans le vent froid. À ses pieds, les DocMartens que Rick lui a offertes pour son dernier anniversaire. Je souris, je ne lui fais pas la bise, et elle me regarde arriver sans rien dire. Ses mains tremblent autour de sa Marlboro Light, et son vernis rouge pute est écaillé. On dirait une fille de joie. Je l’aime.

 

-Je ne t’apprends rien, il m’a larguée.

 

Elle me regarde, ses yeux bleus me transpercent de part en part, je ne réponds pas. Le serveur m’apporte un café, j’écrase ma clope : un geste j’men-foutiste. L’air de dire « et alors ? ».

 

-Hier soir je me suis camée avec Vic et Olivia. (Elle me transperce) Ce soir je vais être obligée de glander seule chez moi.

 

Je l’emmerde, je souris sans rien dire.

 

-Je me disais qu’on pourrait passer la journée ensemble. Ça te dit ?

 

Poufiasse, tu sais très bien que oui. Je ne réponds pas, je sais qu’elle va m’entraîner dans sa quête infinie de magasins Chanel et Hermès pour dépenser ses euros de fille à Papa. On ne me laisse jamais entrer là-bas, elle non plus d’ailleurs, alors elle tape un scandale. Elle me fait rire.

Elle se lève, je laisse cinq euros sur la table. Je bois souvent à crédit ici, alors je peux bien me permettre de laisser de gros pourboires. On marche vers une rue commerçante, les gens nous regardent, rient sans joie, sans se moquer, juste parce que ça fait bien de rire quand on voit deux lesbiennes dont une grunge et une pute.

On rentre dans une libraire, je prends un livre au hasard : les œuvres intégrales de Verlaine. Je suis bien tombée. Je le mets dans mon sac, on sort rapidement, on s’est fait gauler alors on court. On rit.

Le soir arrive plus vite qu’on ne s’y attendait. Après avoir fait un petit détour par chez les flics pour cracher sur leurs murs (là aussi on a couru), on se rend à la salle de concert. De centaines de minettes déguisées en gothiques, avec le signe de Tokio Hotel dessiné sur les joues, attendent, formant une queue sinueuse qui m’évoque le dragon chinois qui rampe vers mes frères.

On entre chez les V.I.P. Les petites qui ont gagné à Meet and Greet sont déjà là, à les serrer contre elles, à se faire dédicacer les seins et les bras. Emily et moi on s’assoit dans un coin, on ricane, elles se demandent qui on est et pourquoi on est là. Une petite brune potelée me demande si on a gagné nous aussi. Je lui souris : elle me ressemble, à son âge, j’étais pareille. Je prends sa petite main chaude, ses ongles sont peints en noir et blanc. Je lui dis que non, nous on a perdu. Elle ne comprend pas.

Soudain, une petite tête familière tranche sur les autres. Des mèches blond clair, un minois parfait, des dents blanches et régulières, des yeux bruns. C’est ma petite sœur. Elle me cherche. Elle a douze ans, aujourd’hui c’est mon anniversaire, elle savait que le meilleur moyen de me le souhaiter en face c’était de venir. Je me mets à pleurer, plus fort que jamais. Ali, le plus gros, celui qui fait le plus peur, la prend par le bras et lui dit de dégager, mais Tom le retient : il faut qu’elle reste, elle me cherche. Mais je ne veux pas qu’elle me trouve. Ses grands yeux se posent sur Tom, ils s’écarquillent, elle lui tend un paquet. Je sais que c’est pour moi. Je me cache, Emily me serre, m’embrasse, me caresse, elle veut me calmer, mais je ne peux pas, je ne peux plus. Je ne veux pas qu’on me cherche, je ne veux pas qu’on me trouve.

Elle sort, moi je ne bouge pas, prostrée sous une table à maquillage. Georg me jette un coup d’œil bienveillant, depuis peu il a changé d’attitude à mon égard. Je ne peux plus m’arrêter de pleurer.

Je suis le concert de sous ma table à maquillage, en caressant le papier craquant du paquet de ma petite sœur. Je me tais, quand on me demande si ça va mieux. Je ne parle plus. J’attends.

Puis soudain, je comprends, ça fait tilt, une ampoule, je saute de sous ma table, me tapant la tête sur le bord au passage. Je cours dans la nuit, je la trouve, elle est entrain de monter dans une voiture, dans un taxi. Avec elle, ma belle-mère : mon père travaille trop. Je hurle leurs prénoms, et je vois leurs deux petites têtes blondes qui s’affichent à l’arrière du taxi. Ma petite sœur a des larmes plein les yeux, ma belle-mère hallucine de me voir comme ça. Il commence à pleuvoir, elles partent. Je suis si vide. Il pleut si fort que je ne m’entends plus hurler, je sens juste mes cordes vocales vibrer dans ma gorge.

 

-Eh !

 

Emily. Ne t’approche pas. Je la repousse, je la hais, et je l’attire et la serre, je l’embrasse, je l’aime. Elle me sourit, elle regarde le ciel qui crache sa colère et sa peine, tout comme moi.

 

-Durch den monsun, elle chuchote. Sa voix ressemble à un gargouillis mouillé, parce que la pluie s’infiltre dans sa bouche pour l’empêcher de parler. Alors je me mets à hurler, Durch den monsun, à pleins poumons, dans la nuit. Une bande de clodos nous regardent et se marrent, ils pensent qu’on est des fans hystériques, ils ont pas tout à fait tort. Emily passe la main dans mes cheveux, sa main ressort rouge de sang : je me suis ouvert la tête. Je ris. On se met à l’abri, on s’allume une clope, mais nos mains tremblent de froid et sont trempées, on doit allumer nos cigarettes dans nos manches, qui sont trempées elles aussi.

 

J’arrive à l’hôtel, après avoir fait l’amour avec Emily dans notre abri, ma clope à la main. J’ai le paquet dans mon sac, tout contre le livre de Verlaine. Je me mets sur le balcon, qui est couvert et donc à l’abri de la pluie. J’ouvre la grosse boîte, il y a une enveloppe pleine de photos de famille sur lesquelles je ne suis pas. Sur l’enveloppe, il y a écrit « Where are you ? ». Sous l’enveloppe, il y a mon vieux journal intime de 1ère. J’esquisse un sourire. Dans le journal, ma sœur a raconté sa vie depuis mon départ.

Je prends un marqueur. En dessous de « Where are you ? », sur l’enveloppe, j’écris « Durch Den Monsun ». Et j’ajoute deux vers de Verlaine, que j’ai tirés du livre :

 

Je suis plus pauvre que jamais,

Et que personne.  

 

Parce qu’être seule, même à travers la mousson, c’est une forme de pauvreté. Être seul, c’est même la pire pauvreté du monde. Être pauvre à plusieurs, c’est vivable. Être riche et seul, c’est dur. Je sais, je dis ça parce que j’ai de l’argent, je ne manque de rien. Mais j’aimerais mieux être pauvre et me sentir moins seule.

 

Je mets l’enveloppe vide dans une autre enveloppe, j’écris l’adresse que je connais par cœur et je colle le timbre. Je la posterai demain. Pour l’instant je suis à travers la mousson. J’attends.

 

La demoiselle qui m'a inspirée pour créer le personnage d'Emily. Je ne sais pas qui c'est, dans la vraie vie, mais je l'ai vue dans le making of du clip de Schrei.

(Ci-dessus : EMILY)

 

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