Chapitre 3

Alice cracha une gorgée de sang sur le tapis. Une goutte, deux gouttes, trois gouttes perlèrent à sa lèvre inférieure et tombèrent à leur tour, formant trois petites auréoles rouge vif sur le blanc immaculé. Décidément, ces deux couleurs ne se lassaient pas de la poursuivre. Elle esquissa un sourire et releva la tête, regardant son assaillant droit dans les yeux. Un mètre quatre-vingt, sèchement musclé par le surf à haut niveau, des cheveux blonds tombant follement sur ses épaules, légèrement ondulés, des yeux bruns légèrement tombants qui lui donnaient l’air d’un pauvre chiot abandonné. C’était Gabriel, le seul avec qui elle couchait juste pour le plaisir de le faire. Les autres, c’était différent, elle recherchait quelque chose, de l’affection, de l’amour, ou juste quelques secondes de bonheur, mais pas lui. Lui, il ne la considérait ni comme sienne, ni comme une fille facile. C’était Gabriel, et c’était bien le seul qualificatif qu’elle trouvait pour parler de lui.

Mais ce soir-là il avait besoin de déverser sa haine sur quelqu’un. Voilà pourquoi elle se retrouvait rouée de coups, allongée entre ses jambes, à même le tapis blanc qui couvrait le sol de sa chambre.

 

-Plus fort, dit-elle dans un souffle, en plantant ses yeux embrumés de larmes dans les siens.

 

Par ses coups, il évacuait sa propre haine et sa tristesse à elle. Aussi étrange que cela puisse paraître.

Le coup de poing qu’il lui envoya faillit lui faire perdre connaissance, mais elle tint bon, plantant ses ongles dans le tapis et se mordant la lèvre pour s’empêcher de sombrer.

 

-Je vais te tuer si je continue, chuchota-t-il de sa voix grave, rendue rauque par la cigarette.

-Tue-moi. Étrangle-moi.

-Non, Alice…

 

Il se releva, et garda son dernier coup pour le mur blanc qui lui tendait les bras, y laissant l’empreinte de son poing serré couvert de sang et d’écorchures.

À son tour, elle se redressa, puis se mit debout. La tête lui tournait, mais elle se sentait soulagée. En se regardant dans le miroir, elle eut un choc : sa pommette était violacée, sa lèvre fendue et un torrent de sang coulait sur son menton, provenant de son nez et de sa bouche. Quant à son arcade…

Elle détourna les yeux et ravala des larmes de douleur qui lui montaient aux yeux.

Calmé par la vision du visage d’Alice ainsi ravagé, Gabriel alla chercher un torchon dans lequel il mit des glaçons, fit s’allonger la jeune fille et entreprit de calmer un peu la douleur par de petites pressions. Elle leva la main et caressa le visage osseux de cet homme dont elle supportait les coups depuis près d’une heure.

 

-Gabriel… Je peux dormir ici cette nuit ? Je ne me sens pas d’humeur à rentrer chez moi…

-Bien sûr. (Il esquissa un sourire attendri) Avec moi tu te comportes toujours comme une petite fille. Pourquoi ?

-Parce que je sais de quoi ont besoin tous les hommes, chacun de leur côté. Certains ont besoin d’une femme, d’autres d’une pute, d’autres encore ont besoin de compassion. Toi tu as besoin de quelqu’un sur qui veiller et qui te le rendrait bien.

-Tu me connais si bien…

-Gaby, ça fait huit mois qu’on couche ensemble quasiment une fois par semaine. Je connais ta vie par cœur, et toi aussi je te connais par cœur.

-Et moi je ne connais rien de toi. (Il fronça les sourcils et s’allongea près d’Alice) Qu’est-ce qui te rend si triste ?

 

Elle préféra se taire et se lever pour aller à la salle de bains, enlever les traînées de sang qui ornaient son visage. Son arcade, sa pommette et sa lèvre avaient enflé, et elle ressemblait à une quelconque femme battue. Elle esquissa un sourire et mit un grand coup de poing dans le miroir qui se brisa sous le choc, parsemant ses doigts fins d’éclats de verre argentés.

 

Jamais elle ne serait quelconque.

 

~

 

Le couloir était plein, et à la fois tellement vide. Rempli d’élèves qui ne savaient pas bien ce qu’ils foutaient là, qui avaient été convoqués ou pas, qui cherchaient un renseignement, l’administration, ou Dieu seul (s’il existait, tout du moins) savait quoi d’autre. Dans la foule, Alice reconnut un jeune homme gay et rejeté par ses pairs, qui était là pour demander à changer de lycée. Son visage était tuméfié, comme celui d’Alice, et il paraissait très maigre et très faible, dans ses vêtements un brin moulants. Elle lui adressa un sourire et une petite tape sur l’épaule avant de frapper à la porte de la Principale Adjointe, sans entrain.

 

-Entrez.

 

Elle poussa la porte et alla s’asseoir dans le fauteuil prévu à cet effet, judicieusement placé juste en face de celui de la grande femme. Elle était blonde, ses cheveux descendaient jusqu’à sa taille très fine, soulignée par le tailleur bleu marine qui peinait à contenir sa belle poitrine bien ronde. Ses longues jambes minces et pâles étaient cachées dans des collants mi-opaques, couleur chair, et se terminaient par de petites chaussures à talons. Alice s’était toujours dit que si un jour elle devait coucher avec une femme, c’était sur elle que se porterait son choix. Elle avait rarement vu une femme aussi belle.

 

-Ah, Alice. Je suis heureuse de vous voir.

-Oh, soyez assurée que ça n’est pas réciproque. (Le sourire commercial disparut du visage de la Principale Adjointe) Alors venons-en au fait, si cela ne vous ennuie pas.

 

Alice croisa les jambes. Elle portait une jupe à imprimés écossais gris et noir, une paire de collants opaques tout aussi noirs, ses DocMartens favorites, un immense pull gris foncé et son éternel manteau noir. Ses ongles étaient vernis en noir bleuté. L’ensemble donnait une impression étrange, de passé de mode et à la fois de super tendance, de gothique et de poufiasse.

 

-Hm… Eh bien, vous êtes une fille directe, à ce que je vois. (Alice haussa les sourcils comme si ça allait de soi) Je voulais vous demander si tout allait bien, en ce moment. Votre visage porte des marques de coups (Alice leva la main vers sa lèvre inférieure qu’elle effleura, à l’endroit où elle avait été fendue), votre poignet est bandé… Il me semble que vous devriez consulter un psychologue, qu’en pensez-vous ?

-J’en pense que ça n’est en aucun cas vos oignons, sauf votre respect. Alors si vous voulez bien m’excuser, j’ai une clope à fumer.

-Attendez…

-Oh, allez vous faire foutre. C’est plus clair, comme ça ? Plus direct ?

 

La femme en resta sans voix et Alice en profita pour s’éclipser dehors, rejoignant Kaythleen et Mihael qui fumaient.

 

-Alors, elle te voulait quoi, Potiche-girl ?

-Elle voulait me demander si j’allais bien. Comme si ça la regardait. Qu’elle aille se faire foutre.

 

Un scooter se gara juste devant le lycée. Sous le casque, Jonathan souriait. Kaythleen fit signe à Alice de venir avec elle et alla vers son frère.

 

-Qu’est-ce que j’ai encore oublié, Jo’ ?

-Ton cahier d’Espagnol, espèce d’idiote. (Il le lui tendit et saisit la main d’Alice) Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

-J’ai réfléchi à ce que tu m’avais dit sur les bonnes et les mauvaises personnes, et j’ai trouvé une autre mauvaise personne à fréquenter, répondit Alice du tac au tac, avec un léger sourire franchement provocateur.

 

Jonathan fronça les sourcils, l’attira à lui et l’embrassa, comme il le lui avait promis. Pourtant, son baiser avait quelque chose de pressant, d’urgent, et en même temps de terriblement tendre.

 

-Je dois vous laisser, faut que je retourne à la fac. See you tonight, soeurette. À plus, Alice.

-À plus !

 

Alice se tourna. Toutes les filles présentes la dévisageaient avec méchanceté. Elle leur fit un splendide doigt d’honneur et alla s’effondrer dans les bras de Mihael, le suppliant de lui donner une taffe de sa cigarette.

 

Juste une taffe, le temps que le temps s’arrête…

 

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