Chapitre 2

-Tu voulais que je vienne, je suis là.

 

Elle prit la pose, aguicheuse, et murmura « Ta-dam », dans l’espoir de le faire sourire. Il la fixa, de ses yeux couleur de piscine et chuchota, empressé :

 

Tu réclamais le soir; il descend, le voici… »

-Baudelaire ? Tu déclames des poèmes avant l’amour toi maintenant ?

 

Ses poings se refermèrent, comme s’il avait voulu l’étrangler. Et, entre ses dents serrées, il cita une autre phrase, du même poète :

 

Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais… »

-Je suis censée le prendre pour moi ?

-Ne fais pas l’innocente, Alice. Tu sais très bien pourquoi je t’ai demandé de venir. Je t’ai dit que je voulais qu’on couche parce qu’il n’y a que comme ça que tu viens. Après tu pleures quand les filles te traitent de traînée. Mais tu en es une. Et malgré cela je t’aime. Tu réclames de l’amour ? Je t’en donne, putain. À condition que tu m’appartiennes.

 

Alice fronça les sourcils et croisa les bras. Ses yeux brillaient, elle le fixait, dérangeante.

 

-Si j’avais voulu que TOI tu m’aimes, je t’aurais dragué pour ça. Là, tu voulais juste mon cul, tu l’as eu, et maintenant tu pleurniches que tu m’aimes et que tu veux que je t’appartienne ? Mais va te faire foutre, mon gros. J’ai d’autres chats à fouetter que de t’entendre me mentir, comme tous ceux qui m’ont promis leur cœur.

-Je suis incapable de te mentir, Alice, chuchota-t-il en se rapprochant d’elle.

 

Il posa la main sur sa joue et elle se dégagea, comme brûlée.

 

-Tu dis que tu veux qu’on t’aime, mais c’est faux. Tu veux un amour parfait, un amour comme dans les films. Moi, je t’offre un amour cassé, un amour fissuré, un amour plein de petites éraflures, mais je t’offre mon cœur, putain. Dis-moi oui…

-C’est dingue, tu t’appelles Andy et c’est toi qui dis « dis-moi oui », ricana Alice. Andréa, je ne veux pas de toi, point barre. C’est pas assez clair dans ta tête ?

-C’est vrai, désolé, je suis très loin de Jared Leto, et du frère de Kaythleen.

-Oh, détrompe-toi… Tu ressembles énormément à Jared Leto… C’est même pour ça que je t’ai laissé me prendre en levrette alors que j’ai horreur de ça. (Elle esquissa un sourire satisfait devant son air horrifié) Maintenant si tu veux bien, je vais rentrer chez moi.

-Non, attends ! (Elle se retourna, arrêtée dans sa lancée, la main sur la poignée de la porte) D’accord… D’accord… Je ne te demanderai plus de m’aimer, à une condition…

 

Alice soupira. « Il est comme tous les autres, au final… ».

Elle commença à descendre la bretelle de son débardeur et approcha sa main de l’élastique de sa jupe mais il l’arrêta, la saisit par les deux poignets et l’embrassa comme on ne l’avait jamais embrassée. Avec douceur, retenue, passion, et… amour.

 

Elle s’enfuit sans demander son reste, des larmes plein les yeux.

 

Le lendemain, mercredi, elle resta jusqu’à 17h au lycée, en colle avec Kaythleen. Elles firent des avions en papier qu’elles lancèrent par les fenêtres de la salle. Aucun surveillant ne les arrêta. Elles riaient et criaient, mais même le principal n’était plus au lycée à une heure pareille. La Stricte devait être chez elle, entrain de faire à manger pour le soir, en attendant que son mari rentre du pub. Cette idée fit sourire Alice.

Elles prirent leur sac et se rendirent à pied chez Kaythleen.

Son frère était là, égal à lui-même.

Il était assis sur le canapé et, tandis que la pizza pour le dîner réchauffait, il regardait un bon vieux show télévisé que tous les grands-parents du monde suivaient avec attention, en mangeant de petits biscuits tels les petits-beurre ou toute autre chose qui se suçote pensivement en attendant une réponse.

Des phrases aussi longues ne devraient pas exister, je trouve.

Lorsqu’elles entrèrent, il ne leva même pas la tête. Il marmonnait dans sa barbe qu’il n’avait pas les réponses aux questions débiles du présentateur et râlait lorsque les candidats prenaient leur temps pour répondre, ajoutant au suspense insoutenable.

 

-Eh, Jonathan, qu’est-ce que tu fous ? T’étais censé faire à manger !

-J’ai fait à manger, tête de fion ! C’est dans el micro-ondes, ça cuit. Alors me les brise pas, ok ?

-Rah, tu casses les couilles ! Assied-toi, Alice. Je vais faire des pâtes, vu que mon frère a totalement oublié que tu dormais ici ce soir.

 

Quelque peu vexée d’être si facilement oubliée par celui qui était tout de même son idéal masculin, Alice s’assit sur un fauteuil moelleux et croisa les bras, boudant comme une enfant.

Elle profita de sa propre vexation pour regarder à loisir le visage concentré qui hantait ses rêves et ses cauchemars, ses jours et ses nuits. Ce nez droit, petit, un brin étroit, ces yeux bleus, clairs, petits eux aussi, ces lèvres fines, tout juste rosées, ces pommettes hautes, encadrées de mèches de cheveux noirs, ces piques désordonnées dans la nuque… Tant de beauté dans un visage, c’était vraiment à vomir, ou à pleurer d’indignation.

 

-Tu me dévisages, Alice… Soupira Jonathan en la poignardant de ses prunelles acérées.

 

Pour la première fois depuis assez longtemps, Alice rougit et détourna le regard, les larmes aux yeux. Ainsi, il la considérait toujours comme moins que rien, une traînée, une merde ou pire.

 

-Je vais faire un tour dans ta salle de bains, Kay, chuchota-t-elle en passant près de son amie.

 

Pressentant que quelque chose n’allait pas, celle-ci la regarda partir, les sourcils froncés.

 

-Qu’est-ce que t’as encore fait, gros naze ?

-Rien. Elle est chiante ta copine.

 

 

Une entaille. Deux. Trois. Nous irons aux bois.

Quatre, cinq, six. Cueillir des cerises.

Sept, huit, neuf…

 

La suite de la chanson est trop nulle.

Alice reposa le rasoir de Jonathan à sa place après l’avoir rincé consciencieusement, et regarda le sang rouge écarlate goutter sur le carrelage blanc immaculé. Mashiro, Kuréha. Ironie parfaite. Elle esquissa un sourire, rabattit sa manche et rejoignit les deux autres dans le salon.

La pizza et les pâtes englouties, vint le moment de débarrasser la table, et c’était Kaythleen qui s’y collait. Alice retourna s’affaler dans son fauteuil favori, serrant contre elle un coussin en forme de cœur rose que Jonathan regardait avec dégoût.

 

-Ça, ma petite, c’est la kryptonite pour les gothiques…

 

Kaythleen hurla et vint balancer une grande claque dans la figure d’Alice, qui sentit la tête lui tourner.

 

-Kay !

-Elle l’a encore fait ! À cause de toi ! T’es vraiment un naze ! (Hop, une claque pour son frangin adoré aussi) Y en a plein partout sur la table !

 

Assise par terre, décontenancée, Alice regardait son amie démontée par la colère.

 

-Mais Kay… Je voulais pas… Je sais pas ce qu’il m’a pris…

 

Jonathan se tourna vers elle et la fixa, dérangeant. Il fixa les larmes qui coulèrent sur ses joues, emportant le mascara et le liner avec elles. Il fixa sa sœur qui accourut pour serrer son amie dans ses bras. Après, ce fut l’heure pour lui d’aller jouer à WOW, et il partit sans demander son reste.

 

Au cœur de la nuit, lorsque Alice et Kaythleen dormirent comme des bébés, il entra dans la chambre. La brune était allongée en chien de faïence, recroquevillée sur elle-même comme un animal blessé, son poignet, désormais bandé, serré contre sa poitrine. Elle ne s’était pas démaquillée et des torrents de liner noir avaient coulé jusque dans son cou.

Il s’approcha d’elle, s’agenouilla au pied du lit, et lui caressa la joue. Puis il lui mit la main sur la bouche et lui fit signe de ne pas crier, en posant un doigt sur ses propres lèvres.

 

-Jonathan… ? Comprit-il, même si Alice n’avait pas élevé la voix, de peur de réveiller Kaythleen.

 

Il esquissa un sourire et prit la main qui était posée sur le cœur d’Alice, pour tirer doucement dessus, lui faisant signe de le suivre.

Des larmes roulèrent sur les joues de la plus jeune. Ainsi, il était comme les autres, lui aussi…

Il la mena jusque dans le couloir. Là, il la força à le regarder.

 

-Alice, tu mérites qu’on t’aime. Mais tu ne sais pas choisir les bonnes personnes. Moi, je ne suis pas une bonne personne. Andréa est une bonne personne. Kay est une bonne personne. (Les larmes roulaient toujours sur les joues d’Alice) Ne pleure pas.

 

Pour la seconde fois en deux jours, Alice se trompa. Il n’était pas comme les autres. Lui non plus.

Il posa ses lèvres sur les siennes, qui étaient trempées et salées à cause des larmes, la prit par la taille et la serra contre lui, l’engloutissant dans une étreinte brûlante.

 

-Ne te fais plus de mal pour moi… Si tu ne le fais plus, je t’embrasserai comme ça à chaque fois que je te verrai… Je te le promets…

-Je t’aime… Murmura-t-elle, désespérée. J’attendrai que tu m’aimes aussi. Et d’ici là, je tiendrai la promesse, pour profiter de tes baisers.

 

Il l’embrassa encore une fois, longuement, lui mordillant les lèvres tout doucement, et la laissa retourner se coucher. Une fois revenue dans le lit, elle se colla tout contre Kaythleen et entoura la taille fine de son bras au poignet bandé.

 

-Alice ? T’as vu Jonathan ?

-Oui. Je l’aime, à en crever. Et j’arriverai à le faire changer d’avis à mon sujet.

-Je l’espère. (Elle se tourna et serra son amie dans ses bras) Je suis de tout cœur avec toi.

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