Chapitre 1

Alice fit claquer l’élastique de son boxer contre sa hanche, sceptique.

 

-Dis, j’ai pas un peu grossi ?

 

Le garçon allongé sur le lit la regarda sous toutes les coutures, un fin sourire un brin tordu aux lèvres.

 

-Absolument pas. Maintenant dégage, ma copine arrive d’ici cinq minutes.

-Oh, ça va, j’y vais. Ne me brusque pas, ou je risque de ne jamais revenir.

 

Il se leva et enlaça la jeune fille, la regardant droit dans les yeux. Il était beaucoup plus grand qu’elle, et la surplombait de toute sa hauteur.

 

-Ne dis pas ça. Tu sais très bien que j’ai besoin de toi.

-Je sais. (Elle sourit) Je reviendrai.

 

Elle enfila son manteau noir, passa la main dans ses cheveux tout aussi noirs, se sortit une cigarette et retourna vers chez elle.

Elle rêvait d’amour, qu’on l’adule, qu’on la vénère, qu’on la console, en un mot : qu’on l’aime.

Elle avait du sexe, des nuits sans fin, on l’utilisait, on la faisait pleurer, en un mot : elle était baisée.

Sur son petit carnet, elle nota quelques mots rageurs. Elle laissa couler deux ou trois larmes, pour le principe. Puis elle passa sous la douche, se démaquilla et se mit au lit, dans ses draps froids.

Sa mère n’avait même pas remarqué qu’elle était partie, encore moins qu’elle était rentrée.

Elle était passée maîtresse dans l’art de la dissimulation et du mensonge éhonté.

 

Quelques heures après, il fallut se lever. Elle enfila un débardeur noir un peu trop grand, dont l’une des bretelles glissait sur son épaule, une jupe pas trop courte mais pas trop longue, des collants noirs opaques et sa paire de DocMartens préférée. L’étape maquillage fut un peu plus longue. Lorsqu’elle eut fini de se coiffer, elle s’emmitoufla dans son manteau et alla attendre son bus.

Dans le lycée, tout le monde la considérait comme une traînée.

Heureusement, il y avait Mihael. (-> Prononcer entre « Mickael » et « Mihael », à la Jap’)

Elle descendit du bus. Son ami était là, il l’attendait, rayonnant, comme toujours. Ses cheveux blonds presque blancs formaient une auréole autour de sa tête qui lui donnait l’air angélique, et étaient savamment ébouriffés pour produire un effet de saut du lit qui lui allait comme un gant. Ses vêtements étaient sobres, un tee-shirt noir assez moulant, un jean bien coupé un peu large, qui donnait un grand aperçu de son boxer DIM, et une paire de baskets de skateur. Pas de veste, évidemment, elle était sur le dos de sa petite amie – celle-là même qui lui servait d’alibi pour cacher son homosexualité. Personne ne devait savoir. Alice savait.

Cindy, la petite amie de Mihael, était une fille normale. Elle avait toujours froid, mettait des jeans slim, avait un sac Longchamp et des bottines grises à petits talons. Elle n’était pas vilaine, mais pas vraiment jolie non plus. Et Alice rêvait de lui apprendre à se maquiller. Sa façon de mettre du mascara en faisant de gros paquets moches était… Tout simplement énervante au possible.

Alice descendit du bus, se sortit une énième cigarette et alla poser sa tête sur l’épaule de son ami. Elle était fatiguée de vivre.

 

-C’était qui, hier soir, au final ?

-Alexandre.

-Dois-je te rappeler qu’il t’insupporte, ce type ?

-Non, c’est bon, je m’en souviens. (Elle releva la tête et souffla un nuage de fumée) Et toi ? C’est quand que tu te fais Cindy ?

-Jamais. Elle veut rester vierge jusqu’au mariage, et ça me va parfaitement étant donné que je ne banderai jamais devant elle. (Il baissa la voix) Sauf si elle se faisait greffer un pénis.

-Et encore.

-Ouais, et encore…

 

Il enlaça ses épaules et ils se dirigèrent vers leur lycée, vite rejoints par Cindy et sa « b3stààh m0oiitiièèy mèyeüür3».

Arrivée devant le portail, Alice eut droit à son lot de crachats et de commentaires désobligeants. Elle eut même le privilège d’assister à une petite crise de larmes de la part d’une fille dont le petit ami l’avait trompée avec Alice, et qui, depuis, « ne pouvait plus supporter sa présence ». Elle fit mine de ne rien voir, un léger sourire aux lèvres, soutenue par le bras de Mihael qui était toujours autour de ses épaules.

Ils entrèrent, après avoir tous deux jeté leur mégot dans l’un des gros cendriers prévus à cet effet. Dans la cour, tous les mecs regardaient Alice. Ils étaient très peu à avoir le privilège de l’avoir dans leur lit, et les autres en crevaient d’envie. Se sentir désiré, c’est sympa. Sauf quand ça tourne à l’adoration collective, et que tout le monde vous regarde comme un vulgaire bout de barbaque sur l’étal d’un boucher.

C’était ce qu’Alice vivait au quotidien. Heureusement, la moitié des mecs qui la mataient était trop timide pour la siffler. L’autre moitié, par contre, ne se gênait pas. Et lorsqu’elle marchait, elle avait droit à ce qu’elle appelait « La symphonie de sifflements en La majeure par la porcherie du lycée ».

Ce matin, l’orchestre de la porcherie semblait être devenu fou. C’étaient carrément des holas et des vivats qu’elle entendait en passant. Cela lui arracha un pauvre sourire déprimé, et elle entra sans plus de cérémonies dans sa salle de classe.

Elle s’installa à côté de sa seule amie fille – une lesbienne, comme par hasard. Kaythleen l’adorait depuis qu’elle l’avait rencontrée. Elle avait essayé plusieurs fois de sortir avec elle, mais avait toujours essuyé des refus et avait fini par se lasser. Elles s’entendaient très bien, et étaient très proches, que ça soit physiquement ou mentalement parlant. Physiquement, parce qu’elles étaient très tactiles. Mentalement parce qu’elles déliraient constamment ensemble.

La première demi-heure de cours passa franchement lentement. Elles n’en glandèrent pas une rame, se contenant d’écouter très vaguement, l’une mâchonnant un chewing-gum à la chlorophylle, l’autre faisant tourner une cigarette entre ses doigts, les yeux fixés sur du vide. Pas moins de trois petits mots lui parvinrent. Elle les lut, et ne put s’empêcher de sourire devant le contenu.

Le premier disait « T bonne lol jve tmetr dan mon li sa tdi poupè », le second c’était plutôt « tu es une fille magnifique, j’aime la façon dont tu t’habilles, et ta façon de bouger me met le feu au caleçon » (celui-là elle l’avait bien aimé, et l’avait mis dans la poche de sa veste) quant au dernier c’était « Alice, il faut qu’on discute » et il venait de l’un des mecs avec qui elle couchait assez régulièrement. Elle soupira, fit de petites boulettes de papier de la taille d’une tête de coton-tige à l’aide du premier et du troisième, les fourra dans un stylo vidé qui lui servait de tire-boulettes, et visa la choucroute permanentée de leur professeur, Madame Astrikt (ou « La Stricte », comme l’appelaient les élèves).

Les petites boules atterrirent directement au milieu des boucles bien rangées qui n’étaient pas sans rappeler la coiffure de Marge Simpson. La grosse femme se retourna, tordit ses toutes petites lèvres en une moue grotesque et fusilla du regard la classe tout entière, cherchant le (ou, en l’occurrence, la) coupable avec un acharnement digne d’un tyrannosaure.

 

-Qui a fait ça ? S’il ne se dénonce pas, tout le monde est colléééééé ! Grogna-t-elle de sa voix de crécelle qui résonna désagréablement aux oreilles d’Alice.

 

Elle soupira, ramassa son sac, posa le tire-boulettes sur le bureau de la professeur, et sortit de la classe sans plus de cérémonies. Une fois dehors, elle attendit cinq minutes que Kaythleen ait le temps de se faire virer aussi, et elles purent sortir fumer.

 

-Astrikt va nous coller ou on se tape un rapport, à ton avis ? Demanda Kaythleen en sortant de quoi se rouler une cigarette.

-C’est pas son genre, les rapports. On va encore rester au lycée mercredi aprèm’, la routine quoi. Je peux dormir chez toi, mercredi soir ?

-Sans problème.

 

Kaythleen vivait chez son frère de 24 ans, Jonathan, qui était l’un des rares mecs à ne pas trouver qu’Alice était jolie. Pour cela, elle l’adorait. Il lui avait dit un jour « Non, mais c’est pas que je te trouve moche, t’es juste… Bah, quelconque quoi. », et elle lui avait sauté au cou. N’importe quelle autre fille se serait mise à pleurnicher, mais Alice en avait soupé qu’on lui dise qu’elle était « bonne ». D’autant qu’elle ne faisait rien du tout pour l’être.

Jonathan restait son idéal masculin, malgré tout ce qu’il lui disait pour la dégoûter de lui. Grand, presque dégingandé, à vrai dire, une petite frimousse de gamin (on lui donnait à peine seize ans, jamais vingt-quatre), des cheveux noirs ébouriffés , de beaux yeux bleus… Tout le contraire de sa petite sœur, qui avait les cheveux rouge vif, les yeux sombres et à qui l’on donnait toujours plus de son âge.

 

-On va boire un coup ? Proposa Kaythleen avec un petit sourire déprimé. De toute façon, on ne pourra pas revenir en cours de la journée, La Stricte va nous pourrir auprès des autres profs.

-Clairement. Ouais, ben allons boire un coup. Mik’ nous rejoindra.

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site