Chapitre 8

 

 

Tout était très paisible dans l’appartement, en ce petit début d’après-midi. Alice, assise encore une fois sur la table de la cuisine, fumait une cigarette en corrigeant un scénario qu’elle souhaitait soumettre à Square Enix, une fois qu’elle y serait véritablement entrée. Jérémie, lui, apprenait la guitare avec Uruha, une fois de plus, et le grand guitariste semblait prendre très à cœur son rôle de professeur. Etsuko était partie faire les courses, après avoir cuisiné Alice pendant deux bonnes heures sur sa nuit avec Tora. Tout était calme.

Jusqu’à ce que la porte d’entrée s’ouvre avec fracas.

Uruha passa la tête par la baie vitrée pour regarder qui entrait en faisait tant de bruit. Et c’était Etsuko, précédée par un Aoi visiblement furieux qui prit à peine le temps d’enlever ses chaussures avant de se précipiter dans la cuisine. Alice leva les yeux de son écran de MacBook et esquissa un sourire en le voyant entrer en trombe.

 

-Ah, je vois qu’Etsuko t’a dit ce que j’avais fait hier soir.

-Comment as-tu pu ?! Beugla le guitariste brun en refermant l’ordinateur de son ex petite amie d’un coup sec. D’accord, tu ne te remettras pas avec moi, mais tu n’es pas non plus obligée d’aller ouvertement te poser sur toutes les bites du Japon !

-Qu’est-ce qui te gêne le plus ? Que je sois allé coucher avec un mec, ou que ça ait été avec Tora ?

 

Aoi sembla réfléchir, les poings serrés, agité de tremblements nerveux.

 

-Tora… souffla-t-il entre ses dents.

-Et pourquoi ?

-Parce que…

-Parce qu’il est plus beau que toi, meilleur guitariste, et surtout meilleur au lit, lâcha Alice en ouvrant son ordinateur, comme si la conversation était terminée.

-QUOI ? Mais… Toi et moi, on a un enfant ensemble ! Et ça, Tora ne pourra jamais te l’offrir !

 

Les yeux d’Alice devinrent deux blocs de glace et, lorsqu’il les croisa, Aoi fut parcouru d’un frisson. Il sentait, à travers ce regard, toute la haine que la rouquine avait accumulée pour lui, durant toutes ces années pendant lesquelles il l’avait lâchement abandonnée.

 

-Si j’avais pu choisir, tu n’aurais pas été le père de Jérémie, Aoi. Ne te méprends pas sur le sujet.

-Alice…

-Je t’ai aimé. Mais ce n’est plus le cas. Alors laisse-moi tranquille.

 

Sur son clavier, deux petites taches circulaires apparurent en faisait un petit « ploc » qui résonna désagréablement aux oreilles d’Aoi. Et soudain, il s’en voulut terriblement. Parce qu’il l’avait fait pleurer bien plus d’une fois. Et s’il avait vérifié si elle ne mentait pas, en lui demandant à voir son tatouage, il y avait une chose qu’il n’avait pas vérifiée.

Il s’approcha tout doucement, sans bruit, et referma à nouveau l’ordinateur, avant de remonter lentement la manche gauche d’Alice. Celle-ci le laissa faire, consciente qu’elle ne pourrait, de toute façon, pas lui cacher grand chose, tant sa volonté se taisait face à celle du guitariste. Ça avait toujours été le cas. Lorsque, un soir, elle n’avait pas envie de lui, qu’elle était fatiguée, qu’elle voulait simplement dormir, il la prenait de force, et elle le laissait faire. S’il n’avait pas envie mais qu’elle avait envie, elle se taisait. S’il voulait l’emmener au restaurant, elle ne disait pas non, mais si elle voulait manger avec lui, elle ne lui demandait pas. La soumission à l’état pur.

Lorsqu’il eut fini de remonter sa manche, Aoi put contempler avec horreur les longues cicatrices effilées, très blanches, qui allaient de son poignet à l’intérieur de son coude. Elles étaient verticales, et non horizontales, ce qui signifiait qu’elles ne résultaient pas d’un simple accès de déprime, mais bien d’une tentative de suicide ratée.

 

-Quand ?

-Le soir même. (Alice eut un pauvre sourire) Je voulais juste ne pas vivre une seule journée sans voir ton sourire. Mais Etsuko m’a trouvée, et non seulement elle m’a passé un sacré savon mais en plus c’est elle qui m’a amenée à l’hôpital.

-Alice…

 

La main d’Aoi se posa sur la joue d’Alice, et il se pencha pour l’embrasser tout doucement. Pour une fois, elle se laissa totalement atteindre, entourant le corps de celui qu’elle avait tant aimé de ses jambes et de ses bras, comme pour ne pas qu’il parte une seconde fois.

 

-Je ne ferai pas les mêmes erreurs… promit Aoi à mi-voix.

-Je ne te laisserai pas de seconde chance, Aoi…

-S’il te plaît…

 

Ses lèvres s’insinuèrent dans le cou d’Alice et elle gémit tandis que ses larmes redoublaient.

 

-Non…

-Je t’en prie, Alice…

 

Elle enfouit son visage contre le torse d’Aoi et respira à fond son odeur, son parfum d’homme, celui de sa peau, la légère odeur de cigarette mentholée qui émanait de lui, tout ce qu’elle avait gardé en mémoire, malgré les années, et qui lui brisait le cœur à chaque fois qu’elle y repensait. De son côté, le beau guitariste plongea dans les cheveux si doux d’Alice, qu’il avait maintes fois caressés, parce qu’elle adorait cela. Il y emmêla ses doigts, tout près de sa nuque, et la sentit frissonner dans ses bras. Cela fit monter une intense émotion en lui, et il se demanda comment il avait pu laisser partir une telle femme loin de lui, alors qu’il aurait dû la chérir, la combler et faire ses quatre volontés jusqu’à la fin de ses jours.

 

-Jamais…

-Je t’en supplie…

-Non, Aoi…

 

Sa voix faiblissait, mais pas sa volonté. Pour la première fois, elle osait lui tenir tête. Et si ça lui brisait le cœur, il se devait de la comprendre. Elle avait trop souffert pour lui pardonner aussi facilement. Il ne pouvait pas revenir en souriant et en remuant la queue et espérer que ces cinq années de souffrances soient effacées en un claquement de doigts.

Alors, tout doucement, il s’écarta d’elle, la prit par le menton, et lui donna un baiser qui la laissa sans voix, tremblant comme une feuille dans le vent d’automne.

 

Il venait de lui donner un baiser d’adieu.

 

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