Chapitre 5

 

Alice déglutit avec difficulté et détacha un bouton de sa chemise blanche. Aucun faux pli ne venait déranger son ordre vestimentaire, aucun cheveu ne dépassait de sa tête, elle les avait correctement plaqués sur les côtés et ramenés derrière ses oreilles. Son maquillage était léger, elle portait une jupe droite, de petits talons et avait retiré la quasi-totalité de ses piercings. Restaient ses trois petits tatouages sur les mains, qui, logiquement, n’étaient pas véritablement remarquables. Néanmoins s’ils étaient remarqués, elle risquait le pire…

Car Alice avait un entretien d’embauche avec le sous-directeur de la Square Enix Corporation.

Elle ne savait pas qu’un tel état de stress était atteignable. Après quatre tasses de café, onze cigarettes et quatre chewing-gum sans sucre, elle était excitée comme une puce et avait une envie dingue d’aller aux toilettes (et pas pour un petit pipi). Mais enfin, on le serait à moins.

 

Elle laissa la double porte coulissante s’ouvrir devant elle et alla se présenter au comptoir. La secrétaire lui sourit poliment. « Second étage, porte de gauche, puis tout au bout du couloir à droite », lui dit-elle avant de s’incliner légèrement. Alice fit de même puis se dirigea vers la pièce en question en tirant légèrement sur les manches de sa veste pour cacher ses mains.

Lorsqu’elle frappa à la porte, une seconde secrétaire la fit entrer, puis asseoir sur une chaise pour patienter. Le sous-directeur, un homme très occupé, était au téléphone, et il allait la recevoir dans quelques minutes. Alice s’assit du bout des fesses sur le confortable fauteuil noir et attendit patiemment, tout en s’empêchant de dévisager la petite femme qui travaillait à son bureau. C’était très difficile. Elle avait de très longs faux ongles ornés de petits strass multicolores, et, avec ses branches de lunettes arc-en-ciel, c’était la seule facétie de sa tenue. Ses longs cheveux noirs étaient maintenus en un chignon serré à l’arrière de son crâne – serré ? C’était peu dire. Alice avait l’impression que ses yeux allaient jaillir de leurs orbites – et elle portait le tailleur pantalon de la femme d’affaires respectable. Son air sévère était contredit par la lueur de malice qui pétillait dans ses prunelles d’obsidienne. C’était une très belle femme.

Soudainement, Alice eut une petite pensée pour le roman « Stupeur et tremblements » d’Amélie Nothomb et réprima un violent frisson.

La porte s’ouvrit sur le sous-directeur qui l’invita à entrer. Elle se leva d’un bond et s’inclina avec respect avant de s’exécuter, soucieuse de faire bonne figure.

 

-C’est drôle… Si je puis me permettre, je vous imaginais un peu plus… Bref, ça n’a aucune importance. Asseyez-vous.

 

Alice s’assit et garda les genoux serrés, résistant à l’envie de croiser les jambes et tentant de se tenir bien droite.

 

-J’ai lu votre CV, et fait tester par mes testeurs les jeux dont vous avez écrit les scénarios. Je dois dire que je suis très impressionné. Votre travail est remarquable.

-S’il ne l’était pas, je ne me serais pas ne serait-ce que permis d’envoyer mon curriculum à votre entreprise, Monsieur, répondit Alice avec un léger sourire.

 

Le sous-directeur eut un sourire amusé qui creusa les rides de son visage, lui donnant l’air plus vieux, mais aussi plus aimable.

 

-Venons-en au fait, si vous le voulez bien, Mademoiselle Trappers. (Alice se fit plus attentive) Vous parlez aussi bien le japonais que les japonais eux-mêmes, vos scénarios sont bourrés d’humour et remarquablement bien écrits, vous avez également une formation de game-designer et un diplôme français de testeur de jeux vidéo… Notre entreprise a besoin de vous. Vos capacités linguistiques nous seront extrêmement utiles si nous devons communiquer avec l’étranger, notamment avec les États-Unis. Vous n’êtes pas sans savoir que les japonais pratiquant l’anglais sont de plus en plus nombreux, mais de plus en plus médiocres, je présume ?

-Sauf votre respect, Monsieur, je m’inquiète bien moins pour la qualité de l’anglais des japonais que pour la qualité de leur accent.

 

L’homme eut un petit éclat de rire mais se reprit immédiatement.

 

-Il y a tout de même un léger hic, Mademoiselle Trappers…

-Lequel, Monsieur ?

-Si vous travaillez pour nous, vous devrez venir travailler dans nos bureaux, au moins au début. Le travail d’équipe est très important dans la création d’un jeu, c’est même primordial que vous ayez les ingénieurs 3D près de vous pendant que vous écrivez, au cas où vous auriez une question, ou quoi que ce soit. Je suis désolé, mais c’est une condition si ne qua non.

 

Alice se mordilla la lèvre. C’était l’opportunité de sa vie, elle n’avait tout simplement pas le droit de refuser. Mais chez elle, c’était en France. Comment ferait-elle sans ses parents ? Sans ses amis ?

Mais…

Elle avait des amis au Japon ! Provisoirement, elle pourrait vivre chez Etsuko, et il ne serait pas compliqué de trouver une nounou pour Jérémie au cas où elle devrait rentrer un peu tard un jour ou un autre ! L’un des membres de Gazette pourrait même s’en charger !

Aoi pourrait s’en charger. Car après tout, c’était le père de Jérémie.

Alice esquissa un fin sourire.

 

-Ça n’est pas un problème, Monsieur. J’ai la possibilité d’avoir un logement provisoire ici, je peux donc commencer quand vous le voudrez.

 

Le sous-directeur sourit à son tour, satisfait.

 

-Bienvenue dans l’équipe, Mademoiselle Trappers.

 

~

 

-Et c’est comme ça que je suis devenue l’officielle toute nouvelle scénariste-dialoguiste de Square Enix ! Dit Alice avec un immense sourire.

-Putain la chance que t’as ! Le cul à peine bordé de nouilles, j’hallucine !

 

Etsuko, qui venait de parler, se tourna vers Uruha pour avoir son avis et le jeune guitariste acquiesça vivement, tout aussi surpris que sa petite amie.

 

-T’es sûre que c’était pas une blague ? Ou un rêve ?

-Non, j’ai un contrat écrit signé par le sous-directeur et moi-même dans mon sac pour prouver ce que je dis.

-Il a grillé tes tatouages et tes piercings ?

-Oui. (Alice sourit de plus belle, si bien qu’on aurait dit que ses joues allaient craquer tant elles étaient tendues) Il a dit que ça n’était pas un problème et que je pouvais venir comme j’étais !

-Comme chez McDo, ajouta Jérémie, ravi.

 

Tous éclatèrent de rire, y compris Aoi qui, assis sur le canapé, ne disait rien depuis le début de la conversation. Son fils s’appliquait à l’ignorer, et ça le rendait triste, alors il préférait ne pas parler. Ça lui évitait aussi que des paroles cyniques à l’intention d’Alice ne s’échappent sans qu’il le veuille.

 

-Donc tu restes ici ? Je veux dire, au Japon ? Demanda Kai avant de boire une gorgée de son verre de whisky-coca.

-Si Etsuko m’accorde le gîte et le couvert, ouais. Avec Jérémie. Sinon je vais galérer pour trouver un appartement en une semaine, malgré la grosse avance que m’a faite le sous-directeur…

-T’es ici chez toi, crétine, dit Etsuko avant de se vautrer sur l’épaule d’Uruha, visiblement fatiguée. Putain, il fait chaud ou c’est moi ?

-Nan, je pense que t’as un verre dans le nez surtout, lança Reita.

 

Alice remarqua avec plaisir que le bras du bassiste était posé sur les épaules du chanteur, qui était lové contre son ami. Et que les regards qu’ils échangeaient, eux, n’avaient rien d’amical. « Du Yaoi en direct ! » pensa-t-elle avec un large sourire.

 

-Sinon, j’ai un appartement, tu sais, dit doucement Aoi avec un léger sourire, tout en regardant Alice comme si elle était la huitième merveille du monde.

 

Alice le regarda comme s’il avait dit une énormité et les autres cessèrent de parler.

 

-Aoi… (Alice fronça les sourcils) Viens, on va discuter en haut. Je pense qu’on ne s’est pas bien compris, tous les deux.

 

Le guitariste soupira et se leva pour accompagner la jeune fille à l’étage.

Une fois qu’ils furent hors de portée des oreilles de Jérémie, Alice se prit la tête dans les mains et murmura :

 

-Aoi, on ne va pas se mettre ensemble.

-Quoi ? Mais tu as dit que…

-J’ai dit que tu étais le père de Jérémie, et qu’en tant que tel tu avais le droit de le voir. Pas qu’on allait redevenir un couple, ni qu’on allait devenir une famille, ça c’est hors de question.

 

Aoi fronça les sourcils et lutta pour retenir le flot de paroles qui menaçait de sortir de lui comme un alien.

 

-Je ne sais pas comment je peux être son père sans être le mari de sa mère, Alice. Ça me dépasse. Être son géniteur ne fait pas de moi son père. Être ton mari fait de moi son père.

-Non. T’occuper de lui fait de toi son père. (Alice soupira et se laissa tomber sur le lit d’Etsuko) Vous, les Japonais, vous avez une conception de la famille qui me laisse sans voix.

-Désolé d’être ce que je suis, cracha Aoi avec véhémence.

-C’est pas ce que je voulais dire, Aoi. (Elle leva les yeux et les planta dans les siens) Un père, ou plutôt un papa, c’est un homme qui prend soin d’un enfant, qui le chérit, qui lui enseigne des choses, panse ses blessures lorsqu’il tombe, essuie ses larmes quand il pleure, le prend dans ses bras quand il est triste, joue avec lui lorsqu’il s’ennuie, le gronde lorsqu’il fait une connerie… C’est ça, un père. Ça n’a rien à voir avec la génétique, ni les serments, ni l’amour des parents. Un oncle peut être un père. Un maître d’école peut être un père. Un père biologique peut être un père. Un mari peut être un père. Mais il n’y a aucune obligation, aucune règle.

 

Le visage d’Aoi s’éclaira d’un fin sourire.

 

-Mais tu crèves d’envie de te remettre avec moi, pas vrai ?

-Là n’est pas la question.

-Alice, je peux voir ton tatouage ? Demanda-t-il de but en blanc.

 

Alice resta muette. Elle savait très bien duquel Aoi parlait. Elle-même l’avait mentionné lorsqu’ils s’étaient hurlé dessus, la dernière fois qu’elle l’avait vu. Elle esquissa un vague sourire et se mit dos à lui.

 

-Démerde-toi.

-C’est une invitation à la débauche, Alice.

-Démerde-toi, répéta-t-elle mais plus bas, comme une confidence.

 

Elle courba le dos et rentra la tête contre sa poitrine, dévoilant la courbe de sa colonne vertébrale à Aoi qui fut profondément touché. Ainsi, malgré tout, Alice avait toujours en lui une confiance aveugle…

Tout doucement, il souleva le top en coton, très léger, jusqu’à le laisser en boule au niveau de la nuque d’Alice. Entre ses omoplates, se dessinait très nettement, dans une encre noir bleuté, l’unique kanji qui composait son nom d’artiste : Aoi.

 

-C’est superbe…

-Ça peut. Le tatoueur m’a fait payer plus cher l’encre spéciale, celle qui est irisée. Ça m’a coûté la peau du cul, j’aurais mieux fait de m’absten…

 

Elle sursauta. Juste à l’emplacement du tatouage, elle sentait désormais la très légère pression des lèvres pulpeuses d’Aoi, et le bout de sa langue brûlante. Avec une lenteur délibérée, il descendit le long de sa colonne vertébrale jusqu’à l’autre tatouage, un peu plus haut que le bas de son dos : deux ailes déployées dont le bout brûlé se trouvait sur les hanches d’Alice.

 

-J’adore celui-là, murmura-t-il en souriant.

 

Alice rabattit son tee-shirt avec empressement, se tourna vivement et se mit debout, se retrouvant face à Aoi qui la regardait, toujours avec son sourire d’enfoiré aux lèvres.

 

-Je peux t’embrasser ?

-Essaye, tu verras bien.

 

Certain de sa victoire, il se pencha. Ses lèvres se posèrent sur celles d’Alice, qui en profita pour entourer sa taille de ses bras, les rapprochant encore. Leurs langues se rencontrèrent dans un tourbillon de flammes et…

Le genou droit d’Alice atterrit droit dans les parties intimes d’Aoi. Pas très fort, mais assez pour le faire reculer d’un bond.

 

-Que… ?!

-Voilà, tu as vu, dit Alice avec un grand sourire victorieux.

 

Sur ces mots, elle sortit de la pièce en sautillant.

Lorsqu’elle revint dans le salon, Jérémie s’endormait sur Uruha. Elle le prit dans ses bras et l’amena à la chambre qu’ils partageaient pour qu’il puisse se reposer. Il frotta ses jolis petits yeux couleur chocolat si semblables à ceux d’Aoi et la regarda le border.

 

-Maman, c’est vrai qu’on va rester ici ?

-Oui, mon cœur. J’ai trouvé du travail, un très bon travail, ici au Japon. Tu es triste de ne plus revoir tes copains ?

-Non, je m’en fiche, je suis triste de plus revoir Juliette, soupira le petit garçon. Je lui enverrai une lettre, tu veux bien ?

-Bien sûr, chéri. Plusieurs même, si tu veux.

-Et on va vivre avec Papa ?

 

Alice s’assit au bord du lit et regarda son fils qui serrait contre lui son doudou de toujours. Qu’était-elle censée répondre ? Elle n’avait aucunement l’intention de se remettre avec Aoi. Son fils serait-il déçu si elle était sincère ?

 

-Non, mon cœur. On va rester chez Etsuko quelques temps, et ensuite on aura un appartement pour nous.

-Moi je veux bien qu’on reste ici pour toujours, dit Jérémie en s’installant confortablement sur ses oreillers. Ruwa, je l’aime beaucoup. Je voudrais bien qu’il soit mon Papa.

-Oui, mais c’est Aoi ton papa. Et il t’aime énormément.

-C’est vrai ?

-Oui, Jérémie.

-Et toi, tu l’aimes ?

 

Ne sachant que répondre, une fois de plus, Alice se contenta de sourire puis s’assit plus convenablement pour chanter une chanson à Jérémie. Cette fois-ci, elle voulait lui chanter « Guren ». Les premières phrases de la chanson lui rappelèrent toutes ces nuits qu’elle avait passées à dormir avec un seul écouteur dans l’oreille, avec ce fond sonore rassurant qui était devenu un rituel. Elle avait cessé après Aoi, mais cela lui manquait. Lorsqu’elle arriva au refrain, Jérémie sombra dans le sommeil, et après un dernier baiser, elle sortit de la pièce en fermant derrière elle.

 

-C’est bon, il dort, annonça-t-elle en retournant dans le salon avec ses amis.

 

Etsuko, raide bourrée, était montée se coucher en entraînant Uruha dans son sillage. Ne restaient qu’Aoi, Reita, Kai et Ruki. Reita et Ruki, étroitement enlacés, laissaient enfin éclater la vérité : ils étaient bel et bien un couple. Alice s’allongea sur le canapé, la tête sur les genoux de Kai et bâilla. Elle n’allait pas tarder à devoir aller se coucher elle aussi.

 

-Depuis quand vous êtes ensemble ? Demanda-t-elle à Reita alors que Ruki était parti aux toilettes.

-Environ un an, répondit le blond en haussant les épaules. On est très amoureux.

-Je suis heureuse pour vous.

 

Kai était très occupé à lui caresser les cheveux, et ça la déconcentrait quelque peu, elle devait l’avouer. Le batteur, bien qu’étant son meilleur ami, l’attirait tout autant que les autres membres du groupe. De là où elle était, elle sentait les muscles de ses cuisses jouer sous la peau et le jean, et la chaleur de son torse à travers son tee-shirt. C’était extrêmement agréable.

 

-Je suis crevé, murmura le batteur avant de bâiller à s’en décrocher la mâchoire, en s’efforçant de mettre le plus rapidement possible la main devant la bouche (ce qui n’était pas tâche aisée).

-Moi aussi. Tu restes dormir ici ?

-Sans doute. Et vous les gars ?

 

Aoi secoua négativement la tête et se leva pour aller remettre sa veste.

 

-Je vais faire un bisou à Jérémie… chuchota-t-il à Alice, laquelle acquiesça.

 

Le guitariste brun entra dans la chambre où dormait son fils sans faire de bruit et se glissa près du lit. Sentant une agréable odeur qui lui était familière lui chatouiller les narines, le petit garçon entrouvrit un œil. Il fut soulagé de voir que ça n’était que son père.

 

-Bonne nuit, mon fils…

-Bonne nuit Papa.

 

La main sur la bouche, Aoi s’écarta. De sa petite voix ensommeillée, avec un naturel enfantin, Jérémie venait de l’appeler Papa. Les larmes montèrent aux yeux du beau guitariste et il embrassa rapidement, mais néanmoins tendrement, son petit garçon, avant de sortir en prenant garde de ne pas faire grincer la porte.

Lorsqu’il revint dans le salon, il étreignit Alice de toutes ses forces, sans mot dire. Si la jeune fille fut surprise, elle n’en laissa rien paraître et se contenta de lui rendre son étreinte avec un plaisir non dissimulé.

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site