Chapitre 4

 

 

 

 

« Allô, miss Trappers ? Quentin Jornam à l’appareil, je suis secrétaire à Ubisoft France. »

-Bonjour monsieur Jornam, c’est bien miss Trappers à l’appareil.

« Mademoiselle, je vous annonce que… À notre grand regret, nous ne pouvons vous engager au poste de scénariste/dialoguiste au sein de notre société. »

 

Alice en resta coite. Quoi ? Mais son CV était parfait ! Et son entretient s’était passé le mieux du monde ! Qu’est-ce qui avait cloché ?

Lorsqu’elle fit part de ses interrogations à Jornam, il déglutit avec difficulté.

 

« Puis-je être totalement honnête avec vous ? »

-Bien sûr, allez-y.

« L’actuel scénariste est le fils aîné du patron. On ne peut pas le virer, bien que ses compétences soient très largement inférieures aux vôtres. »

-Oh, je vois…

« Mademoiselle, si vous voulez mon avis… Vous devriez envoyer votre CV à SquareEnix. J’ai lu que vous parliez couramment le japonais, l’anglais et le français, ce qui peut vous être très utile là-bas, mais également que vous étiez passionnée par la culture nippone. À mon avis, vous avez de grandes chances d’être prise là-bas, et ils sont toujours à la recherche de nouveaux scénaristes, meilleurs que les précédents. »

-Je vous remercie de votre aide, monsieur Jornam.

« C’est normal, mademoiselle. Passez une bonne après-midi. »

-Merci, vous aussi.

 

Alice raccrocha et se mordilla nerveusement l’ongle du pouce. Pas prise ? Tout ça à cause d’une foutue histoire de fils de machin, neveu de truc, petit-fils de bidule ? C’était totalement insensé, mais… C’était comme cela que ça marchait. Depuis la nuit des temps, les « fils de » étaient privilégiés, c’était ainsi.

Mais ça n’était pas juste.

 

-Etsuko, ça te dit pas qu’on fasse un tour en ville ? J’ai trop envie de voir Shibuya, ça fait longtemps.

-Bien sûr, d’autant plus qu’il faut que je t’amène au café que j’ai découvert, tu vas a-do-rer. Uruha, tu restes avec Jérémie ? On se fait une sortie entre filles, vous vous faites une aprem’ entre mecs ? Ça te va, Jérémie ?

-Voui ! Ruwa je l’aime beaucoup !

 

Uruha eut un large sourire et ébouriffa les cheveux du petit garçon, qui se recoiffa tant bien que mal.

 

-Je vais sans doute composer un peu. Ça te gêne si Jérémie me regarde, Alice ?

-Non, plus maintenant. (Alice sourit sereinement) Je m’en fous. Si t’as pas peur pour ta guitare, tu peux lui mettre entre les mains si tu veux, et lui apprendre deux ou trois trucs.

 

Les yeux de Jérémie s’illuminèrent, puis allèrent de sa mère à Uruha qui le regardait avec bienveillance.

 

-Ça te dit, morpion ?

-J’suis pas un morpion ! Et on est pas samedi, on est jeudi !

 

Les trois adultes rirent, et Alice, rassurée, récupéra son sac dans l’entrée et mit ses chaussures.

 

-Ça va te faire du bien de sortir, chuchota Etsuko à Alice. Tu verras, y a plein de beaux mecs dans la rue. Tu vas adorer.

-Ah, ça m’avait manqué ça ! Répondit son amie en riant.

-De quoi ?

-La chasse aux mecs avec toi.

 

Elles échangèrent un regard, Etsuko sourit et désigna d’un signe de tête le salon dont provenaient désormais des sons de guitare sèche.

 

-Mais alors Uruha…

-… Recto-verso, (1) répondit Alice avec un sourire amusé.

-Pire que ça. L’exception qui confirme les règles.

-Tu l’as dit, bouffie…

 

Elles se sourirent et partirent vers de nouvelles aventures.

Après Harajuku où toutes deux avaient acheté assez de vêtements pour habiller toute la Roumanie, elles firent un arrêt au café dont Etsuko avait parlé, qui était en fait un manga-café pour les gothic lolita. Le café y était affreusement fade (« Du café américain » commenta Etsuko en faisant la grimace), mais leurs brioches aux pépites de chocolat et leurs glaces étaient exquises. Alice s’amusa beaucoup, et elle fut ravie d’avoir enfin l’occasion de passer une après-midi, seule avec sa meilleure amie.

 

-Tu comprends, j’adore Jérémie. C’est vrai, je pensais ne pas vouloir d’enfant, mais en fait c’est le pied. Mais putain, il me bouffe un de ces temps !

-C’est pour ça que je ne veux pas d’enfants, Alice. (Etsuko but une gorgée de thé) Jérémie est adorable, mais, d’une part, il parle trop, et d’autre part je tiens trop à ma liberté… Je serais jamais capable d’élever un gosse, ça c’est clair, net et précis… Je sais même pas comment tu fais pour avoir une vie sociale ! Tu m’épates.

-Il faut savoir jongler en marchant sur du verre avec un sabre dans la gorge. Ça s’apprend.

-En attendant niveau vie sexuelle… Combien de temps, Alice ?

-… Je compte mes plaisirs solitaires, dans l’équation ?

-Non, bien sûr que non.

-Euh… Deux ans ?

-Oh putain… Mais il doit y avoir des toiles d’araignée là-dedans, ma parole !

-Mais non, c’est pas possible ! Je veux dire… Deux ans ? Ça passe si vite que ça ?

-Apparemment, oui… Beurk, trop dur ! Il faut que je te trouve quelqu’un à baiser, et d’urgence…

-Pourquoi est-ce que TU devrais m’en trouver un ? Je peux bien m’en trouver un toute seule, tu sais !

-Si t’en étais véritablement capable, ça ferait pas deux ans que t’as pas baisé, nouille !

 

Alice soupira, mais dut reconnaître qu’Etsuko n’avait pas tord. Depuis combien de temps ne s’était-elle pas laissée aller aux plaisirs de la chair ? Deux longues années. Comment est-ce qu’elle avait tenu, ça, c’était un mystère… Mais la raison, elle, était on ne peut plus logique : elle n’avait tout simplement pas le temps pour ça. Entre son fils, ses amis, son travail et tout le reste, elle avait à peine le temps de prendre soin d’elle, alors entretenir une relation, ne serait-ce que sexuelle, avec un autre individu…

 

-Ce soir tu t’épiles, Alice. Parce que ça doit être la forêt amazonienne sous tes fringues. Et demain au plus tard, t’as un mec dans ton pieu. Ou plutôt, t’es dans le sien, parce que dans le tien ça va pas être pratique, surtout avec Jérémie juste à côté…

-Gore… Eh, pas un sale thon dégueulasse, ok ?

 

Etsuko roula les yeux et prit un air choqué.

 

-Tu te souviens à qui tu t’adresses, mécréante ? Je suis cent fois plus difficile que toi, je te rappelle ! Pour que je le trouve beau, le gars, il va devoir se lever tôt, tu peux me croire…

-Et toi, depuis quand t’as pas trompé Uruha ?

 

Etsuko sembla réfléchir, tout en jouant avec son thé qu’elle faisait bouger dans sa tasse.

 

-Hm… Je dirais deux semaines. C’est un record personnel. Et puis c’est pas vraiment tromper…

-Ben, vous êtes un peu ensemble quand même.

-Ouais, mais il est au courant, donc je lui cache pas, donc je le TROMPE pas, au premier sens du terme, conclut la brunette avec un large sourire.

 

Alice secoua la tête, hésitant entre amusement et découragement. Comment Uruha faisait-il pour supporter le côté volage d’Etsuko ? Il ne faisait aucun doute qu’ils s’aimaient, mais elle ne parvenait pas à comprendre comment il pouvait accepter qu’elle continue à coucher à droite et à gauche tout en étant avec lui.

 

-Il est vachement tolérant quand même.

-Ouais. En même temps sinon, tout canon qu’il soit, j’aurais pas pu m’attacher à lui. (Alice esquissa un sourire et Etsuko se reprit immédiatement) M’attacher, dans le sens de m’harnacher, tu vois ce que je veux dire quoi !

-Ouais ouais…

-Oh, tu me fais chier…

 

Le sourire de la rouquine s’étira. Etsuko, à court d’arguments, avait détourné les yeux et buvait son thé tiède à petites gorgées.

Lorsqu’elles arrivèrent devant l’immeuble d’Etsuko, Alice eut un haut-le-coeur. Aoi était là, beau comme un dieu, caché dans un sweat à capuche et sous d’énormes lunettes de soleil noires qui devaient coûter une petite fortune.

 

-Qu’est-ce qu’il fout là, lui ? Bougonna Etsuko avant de se mettre en position pour protéger Alice (c’est à dire qu’elle se plaça devant elle, la cachant à demi).

 

Lorsqu’il les entendit arriver, Aoi se tourna vers elles et sourit, presque timidement.

 

-Je voulais monter, mais j’ai pas osé. Faut que je te parle, Alice…

-J’ai rien à te dire.

 

Le visage d’Alice était fermé au possible, et Etsuko, devant elle, avait l’air agressif. Le beau guitariste ne s’y trompa pas, il se mit, lui aussi, en position défensive, que ce soit par le ton sur lequel il parlait ou par son corps qui s’était soudainement tendu.

 

-S’il te plaît.

-Non. C’est hors de question, répondit Etsuko à la place de son amie.

-Je viens d’apprendre que j’ai un fils.

-Tu aurais eu un fils si tu t’en étais occupé, Aoi… Chuchota Alice.

-Je m’en serais occupé si tu m’avais dit que tu étais enceinte, Alice ! S’emporta Aoi, les sourcils en accent circonflexe à l’envers.

-C’est faux, ne mens pas ! S’écrièrent les deux filles en chœur.

-Qu’est-ce que tu en sais ? (Aoi contourna Etsuko et attrapa le bras d’Alice pour la tirer vers lui) Regarde-moi dans les yeux quand tu me parles au lieu de te planquer derrière ta copine ! Tu es ridicule ! Et tu es une immonde salope ! Tu n’as pas idée de tout ce qui me torture, depuis deux jours ! J’ai un fils ! Un enfant ! Et je n’étais même pas au courant ! Tout ça parce qu’une petite PUTE de dix-huit ans à peine ne connaît pas le mot « pilule » !

-Comment oses-tu ! (Etsuko, qui venait de parler, arracha une Alice complètement sonnée par les insultes des bras d’Aoi) C’est toi qui ne connais pas le mot « capote », espèce d’enfoiré ! Tu n’as pas le droit de mettre ça sur le dos d’Alice ! Ça fait cinq ans qu’elle trime comme une malade pour concilier toutes ses vies sans ton aide, ni sans l’aide de personne sauf ses parents ! Tu n’as même pas idée du courage qu’elle a eu ! Quand tu l’as balancée comme un vieux kleenex usagé, elle a failli faire une vraie connerie. S’il n’y avait pas eu Jérémie, elle n’aurait pas tenu. Et après TU la traites de salope et de pute ? Ben franchement tu devrais avoir honte d’être encore en vie ! D’ailleurs je ne sais même pas ce qui la retient de te coller son poing en pleine figure, espèce de gros con !

 

Ce fut au tour d’Aoi d’être sonné. La tirade véhémente d’Etsuko était tellement vraie… Il n’avait même pas réalisé que le gosse avait cinq ans. Cinq longues années pendant lesquelles Alice avait dû tout gérer en même temps, de ses études à son travail en passant par sa vie et son fils.

Immédiatement, son visage se radoucit et il se tourna une nouvelle fois vers Alice, pour lui poser la question qui lui brûlait les lèvres depuis qu’il savait :

 

-Alice… Pourquoi est-ce que tu n’as pas avorté ?

-Il y a peut-être d’autres lieux pour parler de ça, répondit Alice.

 

Sa voix et ses mains tremblaient, elle avait besoin d’une cigarette, d’un verre de scotch et de sentir les doigts brûlants de Kai s’emmêler dans les siens. Bizarrement, à chaque fois qu’Aoi faisait son apparition, c’était au batteur qu’elle pensait. Sans doute parce qu’il avait été là pour elle depuis le premier jour jusqu’au dernier.

 

-On monte ?

-Non. On risque d’élever la voix, et je refuse que Jérémie nous entende.

-Alors allons dans un café ou un bar, proposa le guitariste.

 

En regardant Alice et Aoi, Etsuko réalisa que leurs tremblements étaient égaux. Il tremblait autant qu’elle. Et c’était plutôt surprenant.

 

-Attends, je vais appeler Kai pour qu’il vienne avec nous, dit-elle en sortant son téléphone.

 

Elle sentait la détresse d’Alice comme si c’était la sienne et savait parfaitement de quoi elle avait besoin en cet instant, c’est-à-dire de la présence de Kai, son meilleur ami. Entourée de ses deux meilleurs amis, Alice serait invincible, et elle ne perdrait plus la face devant Aoi, aussi insultant et désagréable qu’il soit.

 

-C’est moi contre le monde, quoi… Chuchota Aoi avec un rictus cynique. Je viens à mon procès, ou vous préférez d’abord délibérer sans moi ?

-Ferme ta gueule et sois reconnaissant qu’Alice accepte de t’adresser la parole, gros con.

 

Pour le coup, Aoi n’eut pas d’autre choix que celui de se taire et de ronger son frein.

Lorsque Kai arriva, accompagné de Reita, il se plaça immédiatement aux côtés d’Alice et lui prit la main, protecteur, attentif et patient, comme un père avec sa fille. Cela fit le plus grand bien à la jeune rouquine, qui avait terriblement besoin qu’on la soutienne.

Quant à Reita, il se plaça également côté Alice, mais néanmoins à demi tourné vers Aoi, le visage tordu dans une grimace d’hésitation.

 

-Le monde contre moi… Répéta le guitariste en soupirant.

-Ruki est allé avec Uruha, pour que Jérémie ne se rende pas trop compte que ça fait longtemps que tu es partie, chuchota Kai à Alice. Apparemment, il s’amuse comme un fou. Uruha fait ses quatre volontés, et il a commencé à lui apprendre la guitare.

-Il a fait sa sieste ?

-Non, il a dit qu’il ne la faisait jamais, souligna le batteur en regardant Alice, l’air suspicieux.

 

La jeune fille garda les yeux rivés droit devant elle et les commissures de ses lèvres tressautèrent en un embryon de sourire tendu.

 

-C’était pour voir si tu mentais. Si tu m’avais répondu qu’il avait fait sa sieste tout à fait normalement, j’aurais deviné que tu mentais et aurais fait demi-tour dans la seconde pour aller chercher mon fils.

-Bien joué…

-L’instinct maternel, Kai… ça n’existe pas. Du coup je suis toujours super inquiète pour Jérémie, où qu’il soit, quelle que soit la distance qui nous sépare. Mais je fais confiance à Uruha et Ruki.

-C’est bien.

 

Ils ne tardèrent pas à arriver à un petit bar qui possédait une terrasse à l’arrière. Parfait pour un règlement de comptes en bonne et due forme. Ils s’installèrent à la table la plus au fond, tous les membres du groupe cachés derrière leurs sweat à capuche et leurs lunettes qui les faisaient ressembler à n’importe quel jeune de la ville. Seul Reita, qui avait son bandeau sur le nez, avait un effort particulier à faire et s’était donc mis dos aux autres tables pour éviter d’être remarqué. Si on lui posait la question, il répondrait, comme à son habitude, qu’il n’était qu’un cosplay. Bon nombre de jeunes filles s’étaient retrouvées avec une photo d’elles aux côtés de Reita, en pensant qu’il était un cosplay particulièrement réussi. Cela amusait beaucoup le bassiste.

Ils commandèrent (seule Alice prit de l’alcool), puis le silence se fit. Autour de la table ronde, la tension était palpable. Aoi et Alice se tenaient face à face. La jeune fille avait Kai à sa gauche et Etsuko à sa droite. Quant à Reita, il se trouvait à la droite de Kai (Aoi s’était donc retrouvé entre Reita et Etsuko).

 

-Bien, peux-tu me rappeler ta question de tout à l’heure ? Demanda posément Alice une fois qu’elle eut bu une longue gorgée de son verre et tiré une latte sur sa cigarette.

-Je t’ai demandé pourquoi tu n’avais pas avorté, répéta obligeamment Aoi en la fixant, caché derrière ses lunettes.

-Si je n’ai pas avorté… (Alice hésita, Kai lui prit la main et la caressa tout doucement de son pouce rendu un peu rude par la pratique assidue de la batterie)… c’est tout simplement parce que je n’en ai pas eu le temps. J’ai fait un déni de grossesse, expliqua-t-elle devant l’air d’incompréhension totale d’Aoi. Quand je me suis aperçue que j’étais enceinte, j’en étais à quatre mois de grossesse. Un peu plus même, il me semble. J’avais de gros troubles hormonaux, et je me demandais pourquoi, j’ai fait une simple prise de sang et j’ai appris la nouvelle.

 

Aoi encaissa le coup. Ainsi Alice n’avait pas délibérément choisi de garder l’enfant en apprenant qu’elle était enceinte, elle n’avait pas eu le choix.

 

-Pourquoi ne pas le faire adopter ?

 

Là encore, Alice dut chercher du soutien auprès de Kai qui lui serra un peu la main pour l’encourager.

 

-Je t’ai aimé, Aoi. Comme une dingue. C’était NOTRE enfant. MON enfant. Je ne pouvais pas… le donner à quelqu’un d’autre et ne plus jamais le revoir. Te perdre toi, c’était une chose, mais le perdre lui c’en était une autre.

-Tu ne crois pas que tu essayais un peu de me retrouver à travers lui ? Demanda Aoi de but en blanc.

 

Alice déglutit avec difficulté.

 

-Bien sûr que non, voyons. Il a beau te ressembler atrocement, vous êtes deux êtres totalement différents. Lui a réussi là où tu as lamentablement échoué : il m’a rendue heureuse.

 

Encore une fois, Aoi encaissa sans broncher, mais Etsuko commença à s’inquiéter sérieusement. La main du guitariste tremblait autour de son verre, et ça n’était plus sous le coup de l’émotion mais…

… de la colère.

 

-Ne t’énerve pas, Aoi, chuchota Reita. Alice n’a rien fait, tu l’as fait énormément souffrir et là tu continues.

-Pourquoi as-tu choisi de me le cacher ? Demanda le guitariste en ignorant délibérément les recommandations de son ami.

-Parce que je ne voulais pas de toi comme père de mon enfant.

-Alice… prévint Reita une première fois.

-Parce que je te haïssais, poursuivit la jeune fille, qui avait besoin de vider son sac. Parce que j’ai ton nom tatoué entre les omoplates, tellement j’étais raide dingue de toi, et tellement tu m’as fait mal. Parce que je savais que tu n’assumerais pas, tu tenais trop à ta liberté et à ta vie rock’n’roll. Je ne voulais pas de toi comme père de mon enfant, Aoi. Tu avais eu ta chance d’être là, et tu l’avais laissée passer.

 

À ces mots, Aoi vit rouge. Il se leva, et ce ne fut que la rapidité de Reita qui empêcha que son poing serré n’atterrisse dans la figure d’Alice. Ledit poing fut arrêté à une dizaine de centimètres du visage de la rouquine par la main puissante du bassiste, et, lorsqu’il s’aperçut de ce qu’il avait failli faire, le guitariste devint blanc comme le marbre. De même qu’Etsuko, qui avait littéralement vu sa vie défiler devant ses yeux.

 

-Que… ? Siffla Alice entre ses dents, trop sonnée pour faire une phrase complète.

 

Reita prit Aoi par le bras et le força à se tourner vers lui.

 

-Tu te rends compte de ce que tu allais faire, espèce de con ?! Lui hurla-t-il à la figure. Alice est une femme, et elle est la mère de ton unique enfant pour l’instant !

-Tu as bien entendu… chuchota Aoi d’une voix blanche. Elle ne veut pas de moi comme père.

-« Voulais » ! Cria Alice en se levant d’un bond, surprenant tout le monde. Je ne voulais pas de toi comme père, à l’époque. Mais si tu changes, si tu veux vraiment t’en occuper… c’est aussi ton fils, Aoi.

 

Tous la regardèrent avec de grands yeux.

 

-Avec ce qu’il vient de faire, tu prends le risque de lui confier Jérémie, Alice ? T’es pas un peu folle ? Souffla Etsuko, complètement hallucinée.

-Si j’estime qu’il y a le moindre risque pour mon fils, hasta la vista, baby, répondit la rouquine, qui respirait avec difficulté, signe qu’elle approchait inexorablement de la crise d’angoisse. Mais si tu es véritablement décidé, je veux bien… qu’on y réfléchisse ensemble.

 

Lorsque Aoi tourna son visage vers elle, et qu’elle vit dans ses yeux les larmes de reconnaissance, elle sut qu’elle avait fait le bon choix. Après lui avoir adressé un dernier sourire, elle s’affala sur sa chaise et laissa l’angoisse l’engloutir tout entière, jusqu’à ce que les halètements de sa crise d’angoisse lui fassent oublier tout le reste.

Tous s’affairèrent autour d’elle. Etsuko resta près d’elle, lui chuchotant de se calmer, de respirer doucement, de ne penser à rien, et beaucoup d’autres choses sans suite. Kai la tenait dans ses bras et, le front posé sur sa joue, soufflait tendrement dans son cou, sachant parfaitement que cela finirait par la calmer. Quant à Reita, il était trop occupé à calmer Aoi qui, à voir Alice comme cela, s’était mis à paniquer lui aussi. Pas au point de faire une crise d’angoisse, mais tout de même.

 

Ce jour-là, Aoi avait appris deux choses fondamentales :

1) Alice était la femme la plus belle, la plus intelligente, la plus courageuse, la plus charismatique et la plus fragile qu’il lui ait été donné de rencontrer.

2) Comme papa, il allait assurer. C’était une certitude. Dès qu’il avait appris que l’enfant était de lui, il avait ressenti aussi fortement qu’Alice à l’époque, le lien de parenté entre eux. Lui, Jérémie et Alice étaient désormais une famille.

 

 

 

 

 

 

 

(1) Recto-verso : un délire avec des amies (dont Etsuko). Un mec qui est « Recto-verso », ça signifie qu’il est aussi beau de dos que de face. Pour un mec qui a un beau cul mais une sale tête, on dira juste « Verso », et inversement.

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