Chapitre 2

Le lendemain matin, elle arriva tôt, comme à son habitude, lunettes noires sur le nez pour cacher sa fatigue et ses yeux rougis par les larmes. Lorsqu’elle entra dans la salle, son patron lui jeta un coup d’œil goguenard en lui tendant son emploi du temps du jour. Lorsqu’elle lut le nom qui figurait sur la feuille, elle eut toutes les peines du monde à déglutir.
Un nom de tournée, deux dates, deux soirs, des douzaines d’heures de préparation. Et ce nom de tournée ne put que la faire sourire comme une idiote. « You want us ? We’re back – Yellow Fried Chickenz ». Avec ce même brin de nostalgie qu’elle avait eu la veille, elle repensa au concert qu’elle avait eu la chance de voir, des années auparavant. Dix-sept ans, les larmes aux yeux et la bave aux lèvres, elle avait observé avec un sourire extatique les déhanchements hypnotiques de Gackt et du reste de sa bande. Et là, elle avait la chance de leur préparer les loges, de transporter leur matériel, de les voir de près, de leur parler, de les toucher peut-être. En cet instant, elle ne voulait rien plus que continuer ce travail qu’elle haïssait tant la veille.

Son emploi du temps mentionnait que le groupe allait arriver aux alentours de quinze heures, et que le staff serait là dès dix heures pour préparer la scène. Avec un brin de panique, elle songea qu’elle n’était pas vraiment au point (physiquement parlant) pour faire les yeux doux à Gackt. Mais peu importait finalement, puisqu’elle serait sans doute à nouveau considérée comme le larbin de service. Sa bonne humeur retomba comme un soufflé.
Etsuko arriva à neuf heures, juste avant le staff. La nouvelle de l’arrivée de Gackt et des autres était parvenue jusqu’à ses oreilles en moins de temps qu’il n’en fallait pour dire « ouf », et elle était au comble de l’excitation en passant la porte de la salle. Alice, quant à elle, se chargeait à contrecoeur de la décoration de la loge, une fois de plus. Elle n’avait pas à repeindre, heureusement, mais quelques objets à rajouter, et quelques glacières remplies de bières et de bouteilles d’eau à disposer aux quatre coins de la pièce. Selon le patron, tout le groupe buvait beaucoup, heureusement ils amenaient également leur propre alcool. Alcool qu’ils ne rechigneraient sans doute pas à partager – du moins Alice osait l’espérer.

À dix heures, elle jeta un œil dehors et siffla à voix basse en voyant la longueur de la queue de fans qui attendaient. Lors du second passage du groupe, elle était arrivée à dix heures justement, avec Etsuko, et seuls quelques rares suicidaires attendaient déjà – certains depuis près d’une semaine. Mais cette fois-ci, Gackt n’était pas repassé en France depuis près de cinq ans, et les fans trépignaient d’impatience. La queue s’étendait donc déjà bien plus loin qu’avant le précédent concert, bien que le soleil ait tout juste fait son apparition et malgré une bruine persistante qui s’obstinait à tremper les pauvres malheureux (ou pauvres fous, tout dépendait du point de vue). En la voyant sortir et s’allumer une cigarette, certains s’interrogèrent, en la pointant du doigt, et elle eut un pauvre sourire. Que croyaient-ils ? Qu’elle en savait plus qu’eux ? C’était même l’inverse. Depuis qu’elle travaillait à la salle, son pauvre salaire lui permettait tout juste de payer son loyer, et le téléphone. Elle avait donc dû, à contrecoeur, dire adieu à internet. En conséquence, elle ne pouvait même plus se tenir au courant de l’actualité, et son abruti de patron ne lui balançait les dates que le jour même, histoire qu’elle ne puisse pas faire d’effort vestimentaire. Et cela marchait à tous les coups, comme si, depuis le temps, elle n’avait pas retenu la leçon. Jack, son ami roadie, la rejoignit rapidement et commença à rouler une cigarette avec un sourire amusé.

-Y a de la mini pouf. C’est une rock star le mec ?
-Un peu ouais. Il est genre… limite parfait.
-Oh, t’es une fan aussi à ce que je vois !
-Quand tu l’auras vu tu comprendras qu’il est difficile de ne pas l’être…
-Ok, donc garde à l’esprit que, comme toi et moi, quand il a bouffé du chili pas frais, il lâche une caisse. Tu piges ?
-Tu veux qu’on lui fasse bouffer du chili, pour être sûrs ? Demanda Alice, amusée.
-Bah, pas besoin. Je lui appuierai sur le ventre et ma poigne de fer lui fera expédier tout le gaz qu’il garde en lui pour paraître distingué.

Un éclat de rire les parcourut tous les deux, et ils durent se tenir à la vitre de la salle pour ne pas s’effondrer sur le bitume tels deux grosses loques. Dans la queue, les premiers fans, ceux qui étaient là depuis le plus longtemps les dévisagèrent, l’air intrigués. Et quoi ? N’avaient-ils pas le droit de rire ? Ils étaient du staff, donc ils n’avaient le droit que de prendre des mines patibulaires et de faire peur aux rares qui osaient essayer de doubler ?
Après avoir essuyé une petite larme de rire qui avait coulé au coin de ses yeux, le long d’une de ses rides, Jack tapota paternellement la tête d’Alice et éteignit sa cigarette sous sa chaussure de sécurité. Quant à la rouquine, elle jeta son mégot entièrement consumé en direction de la route et entra dans la salle. En passant dans l’entrée, elle se tourna et croisa son reflet dans la vitre, ce qui lui arracha un petit sourire dépité.
Un mètre soixante-seize, quelques kilos en trop sans doute, une poitrine opulente qui la précédait où qu’elle aille, des cheveux courts, pourpres, des ongles rongés vernis en noir, et du liner plein les paupières, elle n’avait par ailleurs pas bonne mine du tout, et son teint jaunâtre témoignait de son manque de sommeil et de sa tristesse de la nuit précédente. Elle soupira vaguement et retourna en coulisse, d’où elle observa toutes les allées et venues des roadies de Gackt avec un rictus amusé. Certains s’occupaient de laver le linge, d’autres de rajouter des choses dans les glacières. Tous la saluaient poliment lorsqu’ils la croisaient, tant et si bien qu’Alice commença à se sentir mieux. Plus sereine. Elle avait oublié, quelques heures durant, la politesse pourtant légendaire des Japonais. Cela lui mit, contre toute attente, un peu de baume au cœur : elle avait beau être le larbin de service, jamais Gackt ni aucun membre de son groupe n’oserait la traiter comme telle. Elle était un être humain, et de plus engagé pour leur bien-être. Deux très bonnes raisons pour la traiter correctement.

À quinze heures, après son sandwich quotidien, elle se remit dehors pour fumer, accompagnée cette fois de Jean-François, dit J-F, qui s’ennuyait terriblement. Noir comme l’ébène, un mètre quatre-vingt-dix et quatre-vingt-cinq kilos de muscle, il était sans doute le plus effrayant de tous les agents de sécurité. Fin, souple, tout en puissance, il était capable de soulever Alice et de la poser sur ses épaules bien qu’elle fasse sensiblement le même poids que lui – et l’avait déjà prouvé. Comme quoi, souvent, la masse musculaire n’était pour rien dans la véritable puissance. Il aimait à préciser que sa force venait de son mental, faisant beaucoup rire les autres membres du staff, mais également Alice et Etsuko pour qui il avait beaucoup d’amitié.

-Alors, tu les attends, toi aussi ?
-Avec impatience, à vrai dire…
-Fan ?
-Extrêmement. Et, à leur arrivée, je suis censée faire en sorte qu’ils se sentent parfaitement bien. Dans le jargon du Boss, ça veut dire leur lécher les bottes, pas vrai ?
-Ça peut être ça, ou alors ça peut aussi vouloir dire que tu devras nettoyer leurs loges de fond en comble jusqu’à ce que tu perdes tous tes cheveux pour te transformer en M. Propre, la nargua J-F avant d’éclater de son rire si rauque et si grave, que la jeune fille adorait.

Elle ne put s’empêcher de sourire tandis qu’une volute de fumée tournoyait entre ses lèvres. Le jeune vigile lui adressa un petit clin d’œil avant de se lever et de rejoindre les membres du staff qui attendaient l’arrivée du groupe. Lorsque le bus se gara devant la salle, Alice sentit son cœur accélérer et ses mains, comme ses lèvres, devinrent ankylosées, insensibles. Le stress. Le même que cinq ans auparavant. Etsuko la rejoignit dehors et s’alluma une de ses longues cigarettes mentholées. Sans même la regarder, Alice sentit que son amie était aussi angoissée qu’elle, voire plus.

-Ils arrivent, chuchota J-F dans un talkie-walkie, sûrement au patron qui attendait à l’intérieur.

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