Chapitre 1

Elle l'avait voulu, ce job. Elle l'avait voulu dès qu'elle avait vu l'annonce. Elle s'était immédiatement dit « ça, c'est un travail pour moi ». Il ne s'agissait pourtant que d'accueillir les quelques petits groupes plutôt miteux qui se produisaient dans la salle parisienne. Mais rien que les accueillir, ça lui aurait plu. Rien que de pouvoir regarder leurs visages, leurs expressions au moment où ils franchissaient la porte de la salle pour y entrer et faire leurs réglages, elle aurait adoré cela. De la timidité, de la peur, des sourires extatiques, un semblant de grosse tête peut-être... Elle en était sûre, ça c'était un travail pour elle.

« De l'autre côté de la barrière, on voit le monde totalement différemment », pensa-t-elle avec un petit sourire amusé. Dans la fosse, face à elle, se trouvait une jeune fille brune. Les lumières des spots colorés se reflétaient dans ses yeux sombres, les illuminant de mille paillettes arc-en-ciel. Elle semblait au bord des larmes, et hurlait avec un plaisir non dissimulé le nom du guitariste qui, visiblement, était son membre préféré du groupe. Avec un soupçon d'amertume, Alice songea que quelques mois auparavant, elle était à sa place. Seulement, lorsque l'on a commencé à nettoyer les toilettes après le passage, souvent mouvementé, des musiciens, on les regarde avec un œil différent...

Oui, ce travail était fait pour elle. Accueillir les groupes, avec son sens du contact, c'était plutôt facile. Elle avait d'ailleurs précisé qu'elle possédait cette inestimable qualité, dans son curriculum. Mais malheureusement, quelqu'un d'autre convoitait la place. Quelqu'un qui avait une qualité bien plus inestimable que la sienne...

Quatre langues. Quatre putain de langues. Cette salope parlait QUATRE langues, quasiment à la perfection (car la perfection restait inatteignable, même dans ce genre de domaine). Et elle n'était même pas détestable ! C'était la meilleure amie d'Alice. Que faire dans ce genre de situation ? Lorsque le patron, un homme à l'air affable mais intérieurement pourri jusqu'à la moelle, avait dit à Alice que le travail à l'accueil avait été attribué mais qu'elle pouvait toujours s'occuper du « maintien de la bonne ambiance et de l'humeur des groupes », elle avait pensé que son travail consisterait à faire des massages aux membres exténués, et s'était réjouie...

« Alice ! Fin de ta pause, t'as les loges à repeindre pour demain, le groupe suivant arrive et veut que tout soit repeint en ocre, du sol au plafond. Oh, et il faudra de la moquette au sol. Charge-t-en.
-Patron... Les loges ne sont-elles pas déjà OCRE ?
-Non, elles sont beiges. Allez, dépêche-toi.

En grommelant contre son patron et ce nouveau groupe de petits parisiens prétentieux, Alice traîna les pieds jusqu'aux loges et promena sur le décor un regard intrigué. Quelle pouvait bien être la différence fondamentale entre ocre et beige ? Et pourquoi OCRE ? Couleur cannelle, elle aurait compris. Fauve, elle aurait compris. Mais ocre... C'était plus proche de la couleur du poil d'une belette écrasée par une voiture que des couleurs traditionnellement attribuées au rock'n'roll... Mais la devise de la salle était « ici la musique est reine », et, par « musique », le patron entendait évidemment les membres des groupes et leurs demandes toujours grotesques et souvent irréalisables.
Bien évidemment, la nuit, les magasins de bricolage étaient fermés. Alice en profita donc pour passer avec application une couche d'enduit par-dessus la peinture déjà réalisée. Heureusement, elle n'était pas seule pour cette tâche, pas la seule à devoir se déchirer les bras en peignant toute la nuit. Les roadies attribués à la salle l'aidaient toujours, les agents de ménage également (ils savaient bien que si jamais Alice se débrouillait seule, elle en foutrait partout) et, ce soir-là, les ingénieurs du son s'ennuyaient et n'avaient pas envie de rentrer. Ils l'aidèrent donc, en échange d'une bière – ou plutôt d'une dizaine de bières.

Et le matin vint, avec son lot de galères. Heureusement, suffisamment tôt pour sauver plus ou moins la vie d'Alice, Etsuko arriva, son sac sur l'épaule, bien habillée mais pas trop – le groupe n'en valait pas vraiment la peine. Alice, de la peinture plein les cheveux et les deux mains dans le pot, l'air maussade et à peine réveillée, l'accueillit avec un grognement sourd avant d'étouffer un bâillement.

-Laisse-moi deviner... Encore une bande de petits cons qui ont besoin que leur suite soit d'une couleur improbable pour pouvoir se concentrer ?
-C'est ça. Je crois que quand ils arriveront je vais perpétrer un meurtre.
-Je te soutiens.
-C'est ça, c'est ça. Va donc te poster à l'accueil, fais un peu la belle et laisse-moi peindre en paix.

Elles échangèrent un sourire (fatigué dans le cas d'Alice), et Etsuko fila vers l'accueil sans demander son reste. Avec une expression proche de celle d'un condamné filant vers l'échafaud, l'infortunée retourna à sa tâche herculéenne.

Lorsque le groupe arriva, aux alentours de quatorze heures, les loges étaient prêtes même si la peinture était encore fraîche. Le chanteur entra le premier, plissa le nez sous ses Ray Ban noires à cause de l'odeur forte qu'exhalaient les murs, posa prudemment un pied sur la moquette tout juste posée et lâcha, d'une voix nasillarde et méprisante :

-Ça n'est pas ocre.
-C'est le plus ocre que nous ayons pu trouver, siffla Alice entre ses dents, au bord de la crise de nerfs.

Il abaissa négligemment ses lunettes, gratifia Alice d'un sourire méprisant, comme si elle était une sous-merde, et renchérit :

-On vous a mal renseignée. C'est un OCRE que nous voulions, pas cette espèce de couleur étrange. (Il se tourna vers les membres de son groupe) Nous répèterons dans le hall, cette couleur me donne mal au crâne.

La colère emplit tout le corps d'Alice et elle se mit à trembler. Ses poings étaient tellement serrés que ses ongles avaient laissé une marque dans les paumes de ses mains. Ainsi sa nuit blanche n'avait servi à rien ?
Au bord des larmes, elle quitta la pièce au pas de course, et croisa son patron dans le couloir menant aux loges. Il fronça les sourcils en voyant une larme s'échapper d'entre les cils de son esclave favorite.

-Tu as ENCORE raté ton coup ?
-Patron, j'ai tout repeint en ocre, mais ils estiment que ça n'est pas suffisamment ocre pour eux, je n'y peux rien du tout.
-Très bien, tu passeras le prochain concert dans le hall. Interdiction d'accéder aux loges ou à la barrière. Et je me demande même pourquoi je ne te vire pas ! Tu es une véritable incompétente, et de mauvaise foi qui plus est ! Hors de ma vue !

Subir cela pour un groupe qu'elle adorait, pourquoi pas. Mais pour une bande de petits cons qui avaient le même âge qu'elle et la prenaient pour leur esclave...
La haine et la colère la prirent aux tripes et elle sortit de la salle de concert précipitamment.

Elle ne savait pas encore que tout allait changer. Que brusquement, l'horreur qu'elle vivait au quotidien allait prendre fin. Pourtant, c'était déjà en marche...

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