Chapitre 8

Le lendemain matin, Yoru arriva au lycée le cœur lourd. De grands cernes d’un mauve tendre ornaient ses yeux assombris par la fatigue. Il avait comme une sorte d’angoisse qui lui tordait le ventre. Comme s’il savait que quelque chose d’horrible allait arriver.

Pour une fois, Alice n’avait pas pris le bus. Yoru supposa qu’elle était venue à pied. En effet, elle était là, dans la cour, assise sur un banc, entourée d’Etsuko et de Crash. Yoru esquissa un sourire, se demandant furtivement où était Blue, avant de penser qu’il s’en fichait complètement.

La cloche sonna, il avait deux heures de mathématiques pour bien commencer la journée. Il traîna dans les couloirs, s’efforçant d’être le dernier à entrer dans la salle, histoire à la fois que son professeur le remarque et qu’il n’y ait plus qu’une seule place, sa place, au fond, près du mur. C’était la place que personne ne prenait, la plus froide et la plus sombre. En début d’hiver, les élèves s’agglutinaient autour des chauffages et personne ne s’approchait de ce petit coin glacial.

Comme prévu, il entra le dernier. Ne levant même pas les yeux vers Monsieur Fabre, Yoru fila directement à sa place au fond. Son professeur ne lui fit pas le plaisir de lui adresser un regard, ni même un clin d’œil complice, rien. Yoru soupira et sortit de quoi se cacher : un bloc et un stylo. Ses longs cheveux feraient le reste.

 

-Je vais vous rendre vos devoirs. C’est pas brillant.

 

Yoru ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil à travers son rideau de mèches noires. Monsieur Fabre regardait dans sa direction, mais sans vraiment se fixer sur lui, comme s’il hésitait, ou comme s’il avait honte. Une brusque colère vibra dans le cœur du jeune homme, et il sentit deux larmes brûlantes perler au coin de ses yeux noirs.

Monsieur Fabre rendit les copies, faisant à chaque fois un petit commentaire un peu désobligeant. Il semblait d’humeur rigolarde. Yoru eut envie de lui faire ravaler son petit sourire.

 

-Yoru, c’est très bien. Tu as 16, et 14,5 de moyenne. Parfait.

-Merci Jérémie, chuchota Yoru en esquissant un rictus moqueur.

 

Monsieur Fabre fronça les sourcils, son poing se crispa.

 

-Sors.

-Je vous demande pardon ?

 

Ce n’était pas Yoru qui avait dit ça, c’était un garçon de sa classe. Le délégué en fait, Arnaud. Il s’était levé, avait rajusté sa mèche qui tombait violemment devant ses yeux verts et était intervenu.

 

-Yoru m’a insulté. Il doit sortir, gronda Monsieur Fabre sur un ton qui ne laissait place à aucun commentaire.

 

Arnaud s’assit en silence, jetant des coups d’oeil désolés à Yoru.

Celui-ci fit de son mieux pour cacher ses larmes. Il releva la tête, regarda Monsieur Fabre dans les yeux une fraction de secondes, et sortit de la salle sans mot dire.

Une fois la porte claquée derrière lui, il courut comme un dingue, entra dans le foyer en trombe et ouvrit à la volée la porte du placard. C’était un très grand placard, d’environ 2 mètres carrés, c’est-à-dire quasiment la taille d’une petite chambre. Il y avait une toute petite fenêtre rectangulaire, très haute sur le mur, que les élèves ouvraient lorsqu’ils voulaient fumer.

En entrant, Yoru verrouilla la porte. Lui et ses amis avaient évidemment un double de cette clé, alors la seule façon d’empêcher quelqu’un d’autre d’entrer, si on était occupé à l’intérieur, était de mettre sa propre clé dans la serrure, pour que l’autre, voulant ouvrir, entende le bruit caractéristique de la clé qui tombe et sache qu’il y avait quelqu’un. C’était toute une technique que les surveillants connaissaient et appliquaient, ne voulant surtout pas se trouver nez à nez avec deux élèves nus et très occupés.

Ce jour-là, si Blue avait respecté le protocole, il ne se serait peut-être rien passé, et la période de la Terreur n’aurait pas commencé.

 

Après s’être laissé glisser désespérément contre la porte, jusqu’à toucher le sol, Yoru entendit un bruit de respiration, ou plutôt comme si l’on soufflait quelque chose. Il releva les yeux : Blue était là, un joint dans la main, un sourire amusé aux lèvres.

 

-Encore ton prof de maths ?

-Je t’emmerde…

-Approche. Je suis trop défoncé pour me lever.

-Trop flemmard ouais.

 

Yoru esquissa un sourire, se releva légèrement et alla se mettre à côté de Blue qui lui tendit le joint.

 

-Raconte-moi tes petits malheurs.

-Vas te faire foutre, tu te sers de ma meilleure amie, répondit Yoru sans hargne, en tirant sur le joint, lequel était particulièrement chargé.

-Yoru, Yoru, Yoru… Tu le sais depuis le début, que je me sers d’elle. (Il sourit, charmeur) J’adore jouer avec les gens.

 

Il abaissa les genoux de Yoru et se mit à califourchon sur lui, caressant le lobe de son oreille du bout de la langue, muscle avec lequel il était particulièrement habile. Yoru ferma les yeux, serra les poings et fronça les sourcils, se sentant incapable de le repousser mais ne voulant pas non plus le laisser faire.

 

-Blue… S’il te plait…

-Shhht… Ça ne sortira pas de ce placard…

 

De l’autre côté de la porte, dans le foyer, Alice commandait un coca en attendant son prochain cours. Elle jeta un coup d’œil au placard : porte non-fermée, elle le voyait d’ici. Parfait, elle n’aurait qu’à s’y cacher pour pouvoir fumer tranquillement.

Elle se dirigeait vers la petite pièce quand elle entendit un choc sourd contre le mur, à l’intérieur, comme quelqu’un qui se serait cogné. Au lieu de rebrousser chemin et d’admettre que le placard était déjà occupé, elle fronça les sourcils et en poussa la porte.

La scène qu’elle aperçut la cloua sur place.

 

-V… Vous… !

 

Les larmes l’étouffaient, elle ne pouvait plus parler. Blue la regardait avec un calme olympien tout en remettant son boxer, un sourire au coin des lèvres. Quant à Yoru, il était resté contre le mur, prostré, préférant nier l’évidence, seulement habillé de son jean dont la braguette et la ceinture étaient ouvertes.

 

-Qu’est ce qu’il se passe ici ? Demanda une voix que tous reconnurent immédiatement.

 

Mr Fabre, venu boire son café, avait été alerté par les sanglots d’Alice. Lorsqu’il reconnut son timbre si particulier, un frisson parcourut l’échine de Yoru de haut en bas.

 

-Oh, rien Monsieur, répondit Blue en souriant l’air angélique, tout en attachant sa ceinture. Yoru et moi nous discutions.

 

Il récupéra son sac en bandoulière, effleura la main d’Alice et sortit sans un bruit. Alice, elle, ne pouvait plus ne serait-ce qu’esquisser un mouvement. La situation n’aurait pas pu être pire.

Yoru se releva, enfila son tee-shirt et son sweat-shirt en deux temps, trois mouvements et défia Monsieur Fabre du regard.

 

-Tu n’as pas envie d’aller chez le proviseur, je suppose ?

-Pas vraiment, répondit Yoru d’une voix blanche mais calme.

-Donc tu seras collé quatre heures. Tu viendras dans ma salle faire des exercices le mercredi après-midi. (La jalousie flamboyait dans les yeux du professeur) Et ne t’avise surtout plus de m’appeler Jérémie en plein cours, petit con.

 

Sur ces mots, il se tourna et alla chercher son café froid avant de sortir du foyer. Yoru ne savait pas comment agir face au mutisme d’Alice.

 

-Arisu, dis quelque chose… Frappe-moi, hurle, je t’en supplie…

 

Alice le regardait sans réellement le voir. Un sourire étira ses lèvres blanches.

 

-Je ne t’en veux pas, Yoru. Tu es mon meilleur ami.

-Arisu…

-Mais ne me parle plus. Pas tout de suite, du moins. S’il te plait.

 

Et sur ces mots, elle sortit, l’air toujours aussi absente. Yoru sentit une pluie glacée rouler sur ses joues, mollement, langoureusement. Il ne savait même pas pourquoi il avait fait ça, mais en tout cas, il savait qu’il avait eu tort…

Quoique…

Grâce à cela, il allait revoir Monsieur Fabre !

Un sourire filtra le rideau de larmes amères et Yoru sortit du foyer, mi-heureux, mi-désespéré.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site