Chapitre 5

Le lendemain matin, Alice se réveilla sur le canapé en vieux cuir défoncé, avec un mal de crâne qui lui sciait la tête en deux. Elle releva légèrement le menton, histoire de repérer les autres. Etsuko dormait avec elle, tête-bêche, et Blue avait rejoint les deux autres garçons dans le lit. Yoru était prêt à tomber sur la moquette râpeuse bleu pervenche, ce qui fit sourire Alice. Dio, quant à lui, avait dû beaucoup tourner, pendant la nuit, parce qu’il était tout entortillé dans les draps.

Les mouvements de jambes d’Alice éveillèrent Etsuko, qui demanda posément, d’une voix calme bien qu’un peu endormie, semblant nullement affectée par la gueule de bois :

 

-Quelle heure il est, bordel de merde ? J’ai batterie cet aprèm’.

-Là, à mon avis t’as raté ton cours, vu qu’il est près de 18h, répondit Alice en jetant un œil au réveil couvert d’autocollants de Blue.

 

Etsuko se leva d’un bond, attrapa ses fringues et son sac, fit rapidement la bise à Alice et s’enfuit vers le salon. Son amie esquissa un sourire amusé et se recoucha, une main sur le front, pour tenter de calmer sa douleur.

De son côté, Yoru émergeait lentement, et lui aussi avait une gueule de bois intenable. Se redressant dans le lit, il remarqua qu’il était sur le point de tomber, sursauta et s’effondra proprement sur la moquette, entraînant le drap avec lui, ce qui déroula Dio qui se retrouva projeté sur Blue. Les deux derniers poussèrent un petit cri de surprise, immédiatement suivi par un gémissement de douleur et une main portée à leur tête. Un petit ricanement leur fit tourner la tête.

Alice, affalée sur son canapé, riait, la tête dans un coussin. Ses épaules tressautaient, tant son fou rire se propageait dans tout son corps. Bientôt, se rendant compte du ridicule de la situation, Dio pouffa à son tour, puis Blue, et enfin Yoru éclata de rire. Les quatre amis se retrouvèrent à se bidonner stupidement, l’un assis sur le sol, deux sur le lit, et l’autre la tronche dans son oreiller.

Ils finirent par se lever. Le temps était gris, les nuages nombreux s’accumulaient autour des toits des immeubles, comme les auréoles sur la tête des anges. Par la fenêtre, ils apercevaient les gens, qui couraient à leurs devoirs, comme des fourmis échappées d’une fourmilière. Ici, du cinquième étage, c’était bien de cela dont avaient l’air les hommes d’affaires en costume cravate noir.

Blue fit une tournée de café pour tout le monde, tandis que Yoru et Alice s’étaient allongés sur le matelas, et que Dio s’était assis sur le bar, balançant ses longues jambes légèrement bronzées. Ses beaux cheveux ambrés étaient décoiffés, mais il restait très sexy, et désirable. Alice regretta un instant qu’Etsuko ne soit pas restée pour voir ça. Dio au réveil. Impayable.

Yoru, quant à lui, se servait de la brume comateuse de sa gueule de bois pour dissimuler ses pensées obscures. Comment dire à Alice que Blue lui voulait du mal, au final ? Qu’il ne fallait pas qu’elle lui fasse confiance ? Alors que cela faisait des millénaires qu’il la poussait dans ses bras !

Il soupira, soufflant du même coup sur sa tasse fumante de café.

Dio descendit de son perchoir, pour rejoindre ses deux amis, croisant les jambes comme une fille, toujours aussi sexy. Blue resta appuyé au bar, buvant son café à petites gorgées, observant le petit groupe du coin de l’œil. Dio, faussement désinvolte mais réellement effrayé par l’amour, Yoru, désabusé et blasé par la vie, qui n’en attendait plus rien, et Alice, fragile et manipulable, se cachant derrière des apparences trompeuses. Il remarqua au passage que Yoru faisait rapidement le chemin entre lui et Alice. Visiblement il se doutait enfin de ses intentions véritables. Il l’avait jusque-là cru blanc comme neige, mais ce n’était plus le cas.

Blue esquissa un sourire, le nez dans sa tasse de café. Il aurait bientôt ce qu’il voulait, Yoru ne pourrait pas l’en empêcher. Et enfin, il contrôlerait la petite Alice comme une pauvre marionnette, un pantin désarticulé et ridicule.

Soudain, on sonna à la porte. Étonné, Blue posa sa tasse sur le bar et alla jeter un œil par le Judas. Il fut encore plus éberlué lorsqu’il reconnut celui qui était derrière la porte.

Il ouvrit donc, les yeux écarquillés.

 

-Crash ? Qu’est ce que tu fous ici ?

 

Alice releva les yeux. Le dénommé Crash entra dans la maison. Ses traits étaient très semblables à ceux de Blue, mais sa peau était plus pâle. Ses cheveux d’un rouge vif étaient ébouriffés, ses yeux étaient d’un beau bleu-vert. Il était… Étonnant et détonnant.

 

-Salut, petit cousin. Oh, je vois qu’il y a eu une fête ici. (Il sourit) Tu ne me présente pas tes amis ?

 

Blue fronça les sourcils, visiblement contrarié. Cependant, pour ne pas paraître impoli, il s’exécuta.

 

-Crash, je te présente Dio, Yoru et Alice, ils sont dans mon lycée. (Il se tourna vers ses amis, Alice n’avait pas quitté Crash des yeux, ce qui le mit encore plus en colère) Les gars, je vous présente Ulrich Lepard, dit Crash. C’est mon cousin germain, il a 18 ans.

-Salut ! Dit Crash en faisant un petit signe de la main. La rage sourde de son cousin semblait beaucoup l’amuser.

 

Yoru se leva et alla poser sa tasse dans l’évier. Il venait d’avoir une idée. Une idée risquée, mais néanmoins qui pourrait marcher, pour éviter qu’Alice ne tombe dans le piège de Blue. Cependant, cette idée lui demanderait un effort personnel pour retenir ses hormones : Crash était plutôt sexy. Il y avait dans ses cheveux en bataille et ses grands yeux, son nez fin et son visage en cœur quoique légèrement pointu, quelque chose d’Axel, dans Kingdom Hearts.

Crash s’assit sur l’ampli qui était toujours dans un coin de la pièce et esquissa un sourire. Ce qu’il venait annoncer à son cousin le ravissait au plus haut point, et il espérait, d’ici quelques semaines, être dans toutes les fêtes.

 

-Dirt, fallait que je te parle, mais je ne voulais pas le faire au téléphone. (Blue cligna des yeux, car à force de se faire appeler Blue toute la journée, il en venait à oublier son surnom de départ, puis fit signe à Crash de continuer) Je vais faire des études de 3D dans la région, à partir de la semaine prochaine. Du coup, comme avoir un appartement, ça coûte cher et que vous avez une chambre d’amis, ta mère, ma tante, m’a dit que je pourrais vivre ici. (Il sourit) Ça ne te dérange pas, j’espère ?

 

Blue sentit un éclair de colère lui parcourir le cerveau, puis se ressaisit et sourit à son cousin. Finalement, peut-être le rouquin pourrait-il l’aider à se mettre Alice dans la poche. Ils avaient toujours été ensemble, surtout pour les conneries, et ce depuis qu’ils étaient tous petits.

 

-Bien sûr que non, ça ne me dérange pas, Crash. On a toujours été Dirt et Crash, depuis qu’on est gosses. Tant que tu ne viole pas ma copine, on sera potes.

 

Blue sourit et effleura Alice du regard, dérangeant, inquiétant. Crash suivit le cheminement de ses yeux et posa enfin son regard sur la jeune fille entre le type bizarre et l’espèce de visualeux. Celle-ci serra ses bras autour d’elle-même et détourna les yeux, semblant perdue dans son tee-shirt trop grand, visiblement prêté par Blue.

 

-Ta copine ? On dirait plutôt que c’est de toi qu’elle a peur, si je puis me permettre.

-Elle est un peu craintive. Alice, dis bonjour. Il ne mord pas.

 

Alice releva la tête, un air de défi sur le visage, et dévisagea Blue dédaigneusement.

 

-Je ne suis pas ta copine. Pas encore. Et d’autre part, je dis bonjour si je veux.

 

Blue grogna légèrement, et Crash éclata de rire. Alice lui plaisait déjà, avant même qu’il ne la connaisse.

Alice se leva, et partit vers la chambre, suivie de Blue. De son côté, Crash regardait à présent le visualeux aux longs cheveux noirs, tellement tippé japonais que c’en était presque risible. D’autre part, il était très beau, son visage était très harmonieux et ses grands yeux bruns étaient comme deux trous noirs au milieu de la galaxie. Yoru esquissa un sourire satisfait, quand il remarqua que Crash le matait allègrement, et Crash lui rendit son sourire.

Dio, quant à lui, avait enfin compris ce que manigançait Blue. Mieux valait tard que jamais, après tout. Il était ravi de l’apparition de ce joli cousin, car il lisait la sincérité et l’intégrité dans ses yeux. Il allait sûrement pouvoir sortir la petite Arisu de son mauvais pas. Cependant, une question restait sans réponse pour Dio : Où était Etsuko ? Il se doutait qu’elle avait dû partir avant qu’ils ne se réveillent, mais pourquoi ? Pourquoi ne l’avait-elle pas réveillé ? Ils seraient rentrés ensemble sur la moto de Dio.

Le garçon aux cheveux d’ambre fronça les sourcils, perdu dans ses pensées.

 

De son côté, Alice était entrain de remettre sa jupe et ses chaussures qui avaient séché, rangeant rapidement le reste de ses fringues dans son sac à main noir orné de chaînes. Blue entra à sa suite, les sourcils froncés, visiblement en colère.

 

-Dis, Alice, je suis quoi pour toi exactement ?

-L’emmerdeur dont je suis amoureuse ?

 

Blue s’autorisa un sourire victorieux, d’un quart de seconde et parce qu’elle était de dos, puis reprit vite son masque blessé.

 

-Tu ne crois pas qu’on pourrait sortir ensemble ? En plus, je t’ai dit que je t’attendrai. De quoi t’as encore peur ?

-Putain, je crois avoir répondu à cette question hier soir, sous la pluie, grogna Alice.

-Alice, je veux juste pouvoir t’embrasser et te prendre dans mes bras à n’importe quel moment, en public et de façon totalement exhibitionniste. Tu me connais, je suis un enfoiré, mais j’ai réellement envie de t’avoir avec moi.

 

Alice parvint enfin à lever les yeux pour les plonger dans ceux de Blue. Elle était sûre qu’il y avait baleine sous caillou, ce n’était pas possible, Blue ne pouvait pas s’être réellement entiché d’elle. Elle soupira.

 

-D’accord. Je veux bien qu’on sorte ensemble. Mais à la moindre incartade, je me tire.

-Ça roule, mais ne sois pas infidèle. J’ai horreur de ça, Arisu. D’accord ?

 

Alice acquiesça, tout en posant la tête sur l’épaule de Blue. Quelque chose la gênait encore, mais elle préférait que les choses soient comme ça que comme elles étaient habituellement. Elle préférait être sûre de l’aimer, plutôt que de penser le haïr et d’avoir de gros doutes.

Il l’étreignit un moment, embrassa sa tempe et la laissa partir. Elle fit un signe de la main à Yoru et Dio qui discutaient de guitare avec Crash et sortit, carte de bus en main, histoire de rentrer chez elle, se laver et se changer.

Blue revint à son tour dans le salon, et rangea les dernières choses qui montraient qu’il y avait eu une fête (le matelas, l’ampli). Puis il descendit les poubelles et attendit que ses parents reviennent, tout en discutant avec Yoru, Crash et Dio. Il avait fait croire à ses parents qu’il ne ferait qu’une bonne vieille soirée entre mecs, et c’était exactement ce dont ça avait l’air. Les lits étaient défaits, leurs trois tasses de café étaient dans l’évier. Tout était en ordre.

Intérieurement, il jubilait. Enfin, ça y était : Alice était tombée tête la première dans le terrier du lapin blanc – ou, en l’occurrence, du lapin bleu. Et lorsqu’il en aurait marre, il irait voir la reine de cœur.

« Qu’on lui coupe la tête ! »

 

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