Chapitre 10

Le lendemain matin, ils avaient cours. Alice tourna longuement dans son lit, hésitant à aller ou à ne pas aller en cours. Après tout, Bob ne lui en tiendrait pas rigueur, pas avec ce qu’il avait vu hier. Et puis, là-bas, elle ne manquerait à personne.

Elle tendit le bras et saisit son paquet de cigarettes, réalisant ainsi qu’elle n’en avait plus. Retenant un soupir excédé, elle décida d’aller au moins acheter des clopes au tabac près du lycée. Tout le monde la connaissait, et elle avait même droit à des réductions parfois.

Après avoir enfilé, à la va-vite, un tee-shirt violet assez moulant, une jupe à volants imprimée de zébrures bleues et une paire de collants noirs, elle mit ses talons préférés et sortit.

Dehors, le vent glacé la transperça de toute part, mais elle n’en tint pas compte, se contentant de marcher dans la rue vide et froide. Le ciel gris et lourd semblait prêt à lui tomber sur la tête.

Une fois aux alentours du lycée, elle commit l’erreur de passer par la ruelle, dont la sortie se trouvait juste à côté du tabac. Assis sur la rampe, une cigarette longue fine et blanche au coin de ses lèvres gercées, ses longs cheveux blonds roux flottant dans le vent, se trouvait Dio. Lorsqu’il l’aperçut, ses yeux s’agrandir et, dévalant les escaliers quatre à quatre, il sauta dans ses bras.

 

-Oh mon dieu, j’ai réellement cru que tu avais fait une connerie épouvantable, Arisu baby… Mais… Tu n’as pas ton sac ?

-Nan, je compte pas aller en cours. Je viens juste m’acheter des cigarettes.

-Arisu, Yoru te cherche partout depuis ce matin. Tu le verrais, personne n’arrive à le calmer, on a même dû appeler l’infirmière. Il a des plaques rouges partout sur les bras et la poitrine. Même Fabre lui a jeté un regard inquiet.

-Qu’est ce que tu veux que ça me foute, exactement ?

-Dis-lui que tu vas bien au moins !

-Dis-lui toi-même.

 

Alice se dégagea de l’étreinte de Dio et monta les marches. Son ami fronça les sourcils et la rattrapa.

 

-Eh, tu as dit hier que tu ne lui en voulais pas !

-J’ai aussi dit que je l’éviterais un moment ! Oh, pitié, Dio ! Je suis sûre qu’en ce moment même, Blue lui tourne autour comme un vautour autour d’une charogne !

 

Dio resta silencieux, préférant taire qu’en effet, Blue n’était jamais bien loin de Yoru, et qu’il cherchait constamment Alice des yeux, un sourire mauvais aux lèvres.

 

-Arisu… Et Crash ? Et Etsuko ? Tu n’as pas envie de les voir ?

-Même problème. Blue sera dans le coin. Et si y en a bien un que je ne veux pas voir, c’est lui.

-Et si je leur dis de venir mais de faire gaffe que Blue ne vienne pas ?

-Dans ce cas, éventuellement, je veux bien. Mais il va me falloir une clope et une rasade de la flasque que tu trimbales tout le temps.

-Euh, chérie… C’est du scotch pur…

-Tant pis, file.

 

Dio donna sa petite bouteille et une cigarette à Alice, puis s’attela à la composition d’un message qu’il envoya à Crash, Etsuko et Yoru.

Ceux-ci ne tardèrent pas à arriver. Yoru était en tête de cortège, courant presque, ses cheveux noirs fins comme un rideau de soie lui tombant dans les yeux. Il était suivi par Crash, Etsuko et… Arnaud le délégué.

Celui-ci regardait fixement Yoru, les sourcils légèrement froncés, le visage figé dans un masque soucieux. Alice réprima un sourire : le message était clair. Arnaud était amoureux de Yoru.

Celui-ci s’arrêta devant Alice, hésitant à la prendre dans ses bras, les yeux brillants de larmes.

 

-Salut… Souffla-t-il fiévreusement.

 

Alice ne répondit pas. Le masque froid qu’elle s’était composé fondit progressivement pour laisser la place à un sourire contrit et à des yeux tout aussi larmoyants que ceux de son meilleur ami. Sans mot dire, elle lui sauta dans les bras et le serra contre elle de toutes ses forces.

 

-Je t’aime plus que tout, et surtout beaucoup plus que lui.

 

Sans un mot, Crash, Etsuko et Dio se joignirent à l’étreinte, se demandant furtivement comment un connard comme Blue avait pu les diviser.

Celui-ci n’était pas bien loin, juste à l’entrée de la ruelle. Un sourire empreint de méchanceté étirait ses lèvres. Il se mit soudain à applaudir, faisant sursauter la petite bande.

 

-Bravo. Très touchant.

 

Crash et Dio se mirent devant Alice pour la protéger, Etsuko s’installa en première ligne pour les pourparlers, et Alice et Yoru se tinrent enlacés, dissimulés par leurs amis. Quant à Arnaud, il avait décidé de ne pas quitter Yoru d’une semelle, et était resté près de lui, comme invisible.

 

-Qu’est ce que tu veux, Blue ? Aboya Etsuko.

-Ah, Etsuko… Délicieuse Etsuko… Dans tous les sens du terme…

 

Etsuko rougit violemment et Alice eut un petit hoquet de surprise. Dio fronça les sourcils.

 

-Ferme-la !

-Ah oui, délicieux Dio aussi. J’ai adoré sentir tes doigts en moi, tu sais. Quand est-ce qu’on remet ça ?

-Dans tes rêves, connard !

 

Mais Alice ne l’entendait pas de cette oreille. Tout ce qu’elle entendait était qu’absolument tous ses amis s’étaient tapé son petit ami. Ou plutôt que son petit ami s’était tapé tous ses amis. Blue se décala légèrement, ses yeux iceberg croisèrent ceux d’ébène de Yoru.

 

-Et toi Yoru ? Tu te souviens ? Tu te souviens comment tu jouissais ? Comment tu chuchotais mon nom ? Tu pleurais, si je ne m’abuse ?

-M’en souviens pas… Soupira Yoru, les yeux brillants, évitant de regarder Blue.

 

Alice cacha le visage de Yoru dans son cou et fusilla son petit ami du regard. Celui-ci sourit.

 

-Ah, courageuse Alice. Si courageuse qu’elle est bien la seule à ne pas s’être offerte à moi. Il n’y a guère qu’une personne, ici, qui peut prétendre au titre de sainte nitouche. Ah ! (les yeux de Blue s’illuminèrent et dérivèrent vers Crash, qui resta sur ses gardes) Non, pardon. Il y a aussi mon cousin. Alors, Crash ? Est ce qu’on est toujours Crash et Dirt ? Ou est-ce que c’est avec eux que tu es maintenant ?

 

Crash baissa les yeux et se tourna vers Dio, qui le regardait fixement sans rien dire.

 

-Je ne veux pas avoir à choisir… (Il regarda Alice droit dans les yeux, celle-ci ne bougea pas d’un cil) Je suis désolé. Mais il est de ma famille.

 

La brune s’autorisa un sourire, sa main effleura celle de Crash, montrant qu’elle ne lui en voulait pas le moins du monde. Le rouquin se détacha des rangs et alla rejoindre son cousin, qui le regarda approcher comme un chat regarde une souris particulièrement appétissante. « Il n’osera pas se taper son cousin quand même… » Pensa Dio, désorienté.

Crash se tourna, et Blue et lui repartirent. Pendant qu’ils étaient de dos, tout le monde vit le bras de Blue entourer la taille de Crash. Alice était pétrifiée de terreur, les larmes coulaient silencieusement sur ses joues.

Elle savait qu’elle n’aurait pas dû venir…

 

-Bon, ça ne sert à rien de se morfondre ici, fit remarquer Arnaud de sa voix douce.

-Je ne peux pas me tirer, croassa Yoru, la voix rendue rocailleuse par les larmes. J’ai quatre heures de colle avec Jérém… Monsieur Fabre, en début d’après-midi.

-Bon, alors je reste avec toi.

 

Yoru releva la tête et sourit à Arnaud, les yeux rouges et gonflés, les mains tremblantes. Alice regarda leur petit manège et se sentit rassurée : au moins Yoru n’était-il pas seul dans l’adversité.

Etsuko, elle, se tenait le bras et regardait le sol. Elle avait honte que Blue ait balancé leurs ébats à la figure d’Alice, surtout dans un moment pareil.

S’étant approchée de son amie, elle lui effleura le bras pour la retourner.

 

-Arisu… C’était juste un coup d’un soir… Et…

-Et je ne t’en veux pas, salope, lâcha Alice en souriant. Tu vois bien qu’il s’est tapé tout le monde. Tu n’es pas franchement la seule. La seule chose qui m’emmerde, c’est Crash. J’aurais aimé qu’il ne soit pas son cousin.

-Ne m’en parle pas, je m’y étais attachée, à ce rouquin. Tiens, d’ailleurs, tu sais ce que c’est un roux, moche et qui sert à rien ?

-À part Génésis, non je ne vois pas, dit malicieusement Alice.

-Un roulé boulé ! Roux, laid, boulet ! T’as compris ?

 

Yoru pouffa, étouffant son fou rire contre la peau de l’épaule d’Alice. Celle-ci ne put s’empêcher de sourire, puis de rire. Et enfin, Dio les rejoignit, suivi d’Arnaud. Le fou rire s’était propagé dans le petit groupe plus vite que la lumière. Et, bon dieu, ça faisait du bien de rire. Ils riaient si peu, en ces temps de Terreur.

 

-Bon, c’est pas tout ça… Alice, tu ne comptes donc pas venir en cours ?

-Nan, aujourd’hui j’ai vraiment aucune motivation… Mais eh, venez chez moi ! Et…

 

Elle se reprit et se mordit la lèvre inférieure. Bob ne voulait pas qu’elle amène de garçon autre que Yoru à la maison, et Dio et Arnaud pouvaient difficilement passer pour des filles. Sentant sa gêne, Yoru releva la tête, écarta sa mèche et soupira.

 

-Bob voudra jamais, et puis moi perso je dois aller en colle.

-J’ai mon frère à garder cet aprèm’, et puis avant je dois rester avec Yoru. Je peux pas, s’excusa Arnaud.

-Moi j’ai Français, et l’autre vache c’est mon prof principal. Je risque pas de bouger, soupira Dio en croisant les bras.

-Moi je suis libre, dit Etsuko en souriant à Alice. Mais allons plutôt faire un tour au parc, il doit me rester une petite barrette, on se mettra dans un coin et on attendra le retour des mecs.

 

Alice acquiesça en souriant, très emballée par cette idée. Passer quelques heures tranquilles avec son amie, c’était cela qu’il lui fallait.

 

-D’accord, mais d’abord on passe acheter des clopes, parce que là c’est vraiment la dèche et puis j’ai envie de Lucky Strikes aujourd’hui.

 

Alice serra Yoru contre elle en guise d’au revoir, fit la bise à Arnaud et Dio et entraîna sa meilleure amie derrière elle, se dirigeant au pas de course vers le bureau de tabac. Sur le banc, devant le lycée, Crash les regarda passer, le front plissé par l’inquiétude et la tristesse, et cracha un nuage de fumée aussi gris et lourd que le ciel.

 

-Te bile pas, Crash. Elle reviendra dans mes bras, sourit Blue en suivant son regard.

-T’as qu’à croire. Elle est pas aussi stupide que tu le penses.

 

Il se leva, jeta son mégot et, mains dans les poches, se dirigea vers le tabac avec l’intention de s’y cacher jusqu’à la fermeture. Mais après, comment ferait-il ? Il vivait chez Blue, après tout. Où irait-il ?

La bile au bord des lèvres, il s’alluma une autre cigarette, attendit que les deux filles soient ressorties et s’engouffra dans le bar-tabac.

 

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