Chapitre 1

Kaythleen soupira et ses mains se serrèrent autour du volant. Par le rétroviseur, elle observait ses deux fils issus de son premier mariage, Weiss et Nero, qui, chacun appuyé contre une vitre, faisaient la tête. Pour la énième fois depuis le début de leur voyage en voiture, elle répéta :

 

-Vous verrez, vous serez bien. Vous aurez le premier étage pour vous tout seuls. Je vous assure, on sera très bien. Juste tous les trois.

 

Elle reporta ses yeux sur la route qui défilait et ne vit pas le regard qu’échangeaient les jumeaux. Un regard empli d’un profond ennui et d’un mépris manifeste.

Bien que jumeaux, les deux garçons s’opposaient en de nombreux points. Weiss avait les cheveux blond platine, une couleur naturelle qu’il avait héritée de son père, Lawrence. Ses yeux étaient bleus comme le ciel, et étaient plantés comme deux diamants dans son visage marmoréen. Il était calme et réfléchi, certains le pensaient froid, mais ça n’était pas le cas, il était juste… Trop calme, au goût de certaines personnes. À commencer par son frère.

Nero, quant à lui, avait refusé cette ressemblance incroyable qui le liait à Weiss. Il s’était teint les cheveux en noir et les portait assez longs et ébouriffés. Il avait également adopté, pour changer son regard bleu vif, des lentilles angoissantes, blanches cerclées de noir, qu’il ne quittait plus que pour dormir ou les nettoyer. Il était impulsif, colérique, et souvent très triste, contrairement à son frère qui était d’humeur égale.

S’ils déménageaient, c’était en partie de sa faute. Dans leur précédente maison, il y avait une terrasse magnifique, en hauteur, sur laquelle ils avaient placé des chaises longues pour l’été et un bar. Le seul problème, avec cette terrasse, c’était sa balustrade. Elle était en métal, trop fine et trop basse. Et un jour, sans que quiconque ne sache pourquoi, Nero avait sauté du toit.

Kaythleen avait pris ça comme un signal d’alarme, et choisi de déménager et de mettre Nero en thérapie chez un psychiatre mondialement connu. Cela lui coûtait une petite fortune, chaque fois qu’il avait un rendez-vous, mais pour le bonheur et le bien-être de ses enfants, elle aurait été capable de tout. C’était une mère aimante et dévouée, comme beaucoup d’enfants aimeraient avoir. Mais visiblement, Nero ne mesurait pas sa chance. Il prenait les rendez-vous chez son médecin et le déménagement comme des punitions qui lui étaient directement adressées. Comme une sorte de vengeance.

 

Un lourd portail gris s’ouvrit devant la voiture, pour la laisser passer, et Kaythleen s’engouffra dans le jardin, pour aller se garer juste à côté de la maison, sur un rectangle de goudron qui devait sans doute servir de garage. Elle ouvrit sa portière et replaça son bonnet vert feuillage sur ses cheveux châtains qu’elle portait longs jusqu’à la taille, avec de belles ondulations naturelles. Il y avait dans son visage et son regard une bonté que l’on ne pouvait s’empêcher de remarquer, et qui n’était pas sans rappeler ses deux garçons.

 

-Allez, descendez, dit-elle avec douceur en ouvrant la portière du côté de Nero.

 

Celui-ci ne se le fit pas dire deux fois. Sans retirer son casque de sur ses oreilles, il s’extirpa du véhicule, récupéra son sac à bandoulière qui était à ses pieds et sa valise dans le coffre et partit en direction de la porte, sans un mot. Weiss était lui aussi descendu, de son côté, et avait agi de la même façon, si ce n’est qu’il avait tout de même adressé un sourire contrit à sa mère qui lui avait souri en retour, peinée.

Elle les suivit jusqu’à la grande porte de leur toute nouvelle maison, en sortit les clés et les tourna dans la serrure.

 

-Les déménageurs sont venus hier, on a déjà tout installé. Tout l’étage vous est donc consacré.

 

Nero la regarda comme si elle avait été un vulgaire cafard qu’il aurait aimé écraser sous sa semelle, réajusta la bandoulière de son sac sur son épaule et monta immédiatement les escaliers, sans un regard pour le reste de la maison. Arrivé en haut, il balança sa valise contre le canapé de leur petit salon privé et courut vers la baie vitrée qui donnait sur la terrasse, un sourire aux lèvres. Avaient-ils dont fait la même erreur deux fois ?

Lorsqu’il fut sorti, il retint un juron brutal. Tout le pourtour de la terrasse était muré grossièrement, à l’aide de briques rouges qui bouchaient la vue et de ciment mal posé. Ainsi, sa mère avait pensé à tout. Il soupira, retira son casque et s’approcha pour effleurer les briques.

Elle lui avait coupé les ailes.

 

 

-T’étais vraiment obligé d’être aussi dégueulasse avec Maman ? Elle n’y est pour rien.

 

Nero se tourna. Weiss se tenait sur le pas de la porte, le regard sévère et les bras croisés, tout dans son attitude rappelant qu’il était l’aîné (de cinq minutes, certes, mais l’aîné tout de même).

 

-Elle n’y est pour rien ? Putain, ce que tu peux être con parfois.

-C’est toi qui as essayé de te suicider, et pas elle qui t’y a poussé. Tu sembles l’oublier parfois.

-Ça revient au même. Au moins, si elle n’a pas compris les raisons de mon acte, elle aura au moins compris, toute conne qu’elle soit, qu’il ne faut pas essayer de me séparer de toi. Ça a des conséquences terribles.

-Ce que tu peux être égoïste, Nero…

 

Weiss soupira et rentra à l’intérieur, laissant son frère seul avec ses idées noires et ses regrets. Il récupéra sa valise qu’il avait laissée près du canapé et entreprit de ranger ses vêtements dans la commode qu’il devait partager avec Nero. « Quel imbécile » pensa-t-il avec hargne. Et ça n’était pas à son frère qu’il adressait ce reproche.

Pour comprendre, nous devons faire un petit saut en arrière, lorsque les jumeaux avaient huit ans. En effet, c’est à cette époque que tout a commencé.

Deux petits garçons blonds comme les blés aux yeux bleus pleins de candeur entraient en CE2. Dans la même classe, évidemment, car, pour leur équilibre à tous les deux, leur mère avait toujours refusé qu’on les sépare, malgré les tempêtes provoquées par leurs maîtresses et maîtres d’école. En effet, puisqu’ils étaient dans la même classe, les jumeaux ne voyaient pas l’intérêt de se lier avec d’autres élèves, d’autres enfants. Ils jouaient toujours tous seuls tous les deux, et personne ne pouvait les approcher. En outre, Nero était une véritable tornade pleine d’énergie, colérique et indomptable. Et Weiss, beaucoup plus tempéré, le suivait comme son ombre dans chacun de ses pas. Leurs bêtises étaient devenues la raison pour laquelle, dans le règlement de l’école, il était indiqué que les frères et sœurs seraient systématiquement séparés dans toutes les classes.

En grandissant, et en voyant les filles commencer à courir après les garçons pour être leurs amoureuses et pour leur faire des bisous, les deux enfants avaient été très surpris, et s’étaient montrés très curieux de cette nouvelle pratique qui consistait à embrasser sur la bouche les personnes qui nous plaisaient. N’ayant pas d’amis, ils s’essayèrent à ce petit jeu l’un sur l’autre. Un jour, alors qu’ils avaient dix ans, leur mère les surprit entrain de s’embrasser, sous un arbre du jardin. Elle leur expliqua qu’entre frères, on ne faisait pas ce genre de choses. Et ils comprirent parfaitement, elle ne les attrapa plus jamais entrain de le faire.

Ce qui ne veut pas dire qu’ils arrêtèrent. Car deux ans après, un événement majeur bouleversa leur vie. Leur père les abandonna, eux deux avec leur mère, pour partir avec une jeune danseuse, de vingt ans sa cadette. Kaythleen fut ravagée par ce départ, mais elle s’efforça de ne pas le montrer à ses enfants, ce qui l’amena à se renfermer considérablement sur elle-même.

Par voie de conséquence, eux devinrent plus liés que jamais.

Un jour qu’ils avaient treize ans, Nero posa ses lèvres sur celles de Weiss, esquissa un sourire et demanda, avec la candeur qui lui était propre, à l’époque :

 

-Mais pourquoi c’est mal, si c’est si bien ?

 

Et puisque son grand frère était incapable de lui répondre, il recommença, et cette fois-ci, un petit bout de langue timide vint effleurer les lèvres de Weiss, qui les entrouvrit avec un plaisir non dissimulé.

 

Voilà, c’était de cela que tout était parti. Nero, avec sa propension à se passionner (dans le mauvais sens du terme) pour rien, était rapidement tombé fou amoureux de son jumeau, qui le lui rendait bien, même s’il était moins démonstratif. Vite, c’était devenu un calvaire de le cacher. Impossible de faire garder ses distances à Nero, y compris à table, alors que leur mère était près d’eux. Elle ne s’était jamais rendu compte de rien, mais c’était uniquement grâce à la constante vigilance de Weiss. De même, au collège, le plus jeune aurait aimé qu’ils se tiennent la main, qu’ils agissent en couple, mais c’était impossible, et Weiss le savait bien. Cette situation l’avait amené à grandir un peu trop vite, pour pouvoir prendre les décisions que son frère était incapable de prendre.

Un soir, alors qu’ils étaient dans leur chambre, ils avaient eu une violente dispute. Nero reprochait à Weiss de ne pas l’aimer, et Weiss, qui était fatigué et sur les nerfs, l’avait méchamment envoyé paître. C’était ce soir-là que Nero avait tenté de mettre fin à ses jours, pour mettre fin à ce qu’il considérait comme un problème, à savoir son amour pour Weiss, et à sa vie par la même occasion. Depuis, une constante tension régnait entre les jumeaux, et le pauvre Weiss ne savait pas comment s’en dépêtrer.

Il soupira et descendit les escaliers, pour aller voir sa mère. Sa simple vue le mettait de bonne humeur, en général. Il la regarda s’affairer autour de la cuisine pour leur préparer leur plat préféré (des hamburger maison) et un sourire bien involontaire lui incurva les lèvres.

 

-Je vais te mettre la table, M’man.

-C’est gentil, mon chéri. Les assiettes sont dans le placard de gauche, les verres dans celui de droite et les couverts dans le tiroir au milieu du meuble.

-T’inquiète, je me débrouille. (Il prit trois assiettes et les disposa sur la table, tout en regardant autour de lui) C’est vraiment joli, la maison. Et l’étage aussi. Tu as très bien choisi les nouveaux meubles.

 

Kaythleen ne répondit pas, se contentant de sourire calmement, signe que le compliment lui faisait énormément plaisir. Généralement, elle se passait de mots lorsque le cœur y était. Elle n’était donc pas très bavarde.

Assis sur une des marches des escaliers, Nero observait son frère et sa mère discutant gaiement, et il se sentait seul. Où était sa place dans cette famille soudée, à lui, l’enfant à problèmes ? Lorsqu’il entendit sa mère prononcer son nom, il se fit aussi silencieux qu’une tombe et tendit l’oreille.

 

-Comment va Nero ? A-t-il dit quelque chose sur l’étage ?

 

Weiss se mordilla la lèvre inférieure. « Oui, il a dit que t’avais été conne de construire le mur autour de la terrasse », pensa-t-il.

 

-Non, rien du tout.

-J’espère que ça lui plaira autant que ça te plaît… Et j’espère avoir respecté ses goûts…

 

Kaythleen gardait les yeux baissés sur les steacks entrain de cuire. Nero déglutit avec difficulté. Ainsi, son comportement faisait énormément de mal à sa mère. Et si Weiss avait raison ? Et s’il se comportait simplement comme un monstre d’égoïsme ?

Silencieusement, il descendit les escaliers et regarda autour de lui. Le salon ne comportait pas de télévision, mais deux beaux fauteuils et un canapé assorti ainsi qu’une grosse cheminée, dans des tons chauds. Ses lèvres s’incurvèrent en un sourire bien involontaire. Décidément, sa mère le connaissait bien mieux qu’il ne le pensait.

 

-Son attitude doit tellement te blesser… entendit-il Weiss chuchoter.

-Oh, à mon avis ça n’est rien comparé à ce que tu endures, Weiss, répondit Kaythleen en ravalant ses larmes. Tu étais si proche de lui, et voilà qu’il se comporte avec toi comme avec un étranger… Tu dois tellement souffrir…

-Maman…

 

Weiss alla se réfugier dans les bras de Kaythleen pour dissimuler ses yeux qui brillaient. Si elle savait… Non, Nero ne se comportait pas avec lui comme avec un étranger, bien au contraire. C’était bien son attitude, le problème, mais pas dans ce sens-là. Seulement, comment le faire comprendre à sa mère ? Il ne pouvait pas lui raconter les baisers fougueux qu’il échangeait avec son frère, ni leurs caresses brûlantes, ni même leurs regards complices pleins de désir contenu. Il ne pouvait que pleurer d’impuissance, en regardant Nero s’éloigner de lui, parce que l’amour et le désir le consumaient et le tuaient.

Tout à coup, une troisième paire de bras se joignit à l’étreinte. En tournant la tête, Weiss tomba sur un cou qui portait une odeur qu’il aurait reconnue entre mille, mélange d’Hugo Boss, de tabac mentholé et d’une saveur ambrée qui n’appartenait qu’à la peau de Nero.

 

-Je vous demande pardon pour tout ce que je vous ai fait endurer… chuchota celui-ci, la voix tremblante. Je vais changer, je vous le promets.

 

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